《Pont de communication entre les cultures chinoise et canadienne ~ Jean-Yves Pelletier》

[Pont de communication entre les cultures chinoise et canadienne ~ Jean-Yves Pelletier]

Remerciements

Cet ouvrage a été publié à l'occasion de l'événement «Pont de communication entre les cultures chinoise et canadienne – Échange et partage sur la méthode d'enseignement et d'apprentissage pratique de la calligraphie par la professeure Ngan Siu Mui», tenu en novembre 2025 au Centre d'innovation pour les Chinois d'outre-mer de Taishan, en Chine. L'activité a été organisée et financée par le Comité des affaires étrangères et des Chinois d'outre-mer de la ville de Taishan et l'Association des amitiés internationales de Taishan. L'auteur tient à exprimer sa sincère gratitude aux autorités concernées et aux personnes de bonne volonté pour leur précieux soutien.

  • Association d'amitié de Taishan avec l'étranger
  • Centre d'innovation et d'entrepreneuriat des Chinois d'outre-mer de Taishan
  • Li Baiyun, membre du Comité permanent du Comité municipal du PCC de Taishan
  • Huang Chunyan, président de la Fédération des cercles littéraires et artistiques de Taishan
  • Zeng Xiaoxian, secrétaire général de l'Association d'amitié de Taishan avec l'étranger
  • Ye Yufang, bibliothécaire du musée de Taishan

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Préface

Ngan Siu Mui 2025

À l'échelle mondiale, les Chinois sont nombreux à avoir obtenu des réussites exceptionnelles dans le domaine des arts occidentaux. En revanche, les Occidentaux qui maîtrisent véritablement l'art de la calligraphie chinoise sont rares. La calligraphie n'est pas encore devenue un Arts linguistiques universellement partagé.

Établi à l’étranger depuis près de quarante ans, je me consacre à l’art de la peinture et de la calligraphie chinoises. Faire rayonner la calligraphie a toujours été ma mission. La plupart de mes élèves sont étrangers, et les méthodes d’enseignement traditionnelles leur paraissent souvent fastidieuses. Pour permettre à ces amateurs d’art ne connaissant pas les caractères chinois, ainsi qu’aux jeunes générations d’origine chinoise, de saisir la subtilité de la calligraphie et de les guider vers une pratique assidue de la copie des modèles plutôt que vers une création précipitée, j’ai déployé de grands efforts. Heureusement, l’enseignement est un échange : face à de nombreuses questions, j’ai peu à peu appris à m’appuyer sur des phénomènes de la vie courante pour expliquer le lien entre les techniques calligraphiques et les mouvements du corps, rendant ainsi des règles abstraites proches et sensibles.

Parmi les étudiants asiatiques, il en est souvent qui sont pressés d’obtenir des résultats, persuadés qu’ils pourront réaliser des progrès en quelques mois, ou qui considèrent la calligraphie comme un petit art que l’on peut maîtriser par soi-même. Les étudiants étrangers, quant à eux, se montrent généralement plus humbles et appliqués. La plupart des étudiants asiatiques se contentent d’une forme écrite soignée, ce qui leur permet de progresser rapidement au début. En revanche, les étudiants étrangers ne cessent de poser des questions et font preuve d’une créativité constante ; dans la perception des formes et la compréhension de la conscience abstraite, ils manifestent souvent une capacité de pénétration plus forte.

Ce livret partage les réflexions mon haut niveau disciple et cher ami, Jean-Yves Pelletier. Ce professeur de mathématiques occidental, âgé aujourd’hui de soixante ans et ne connaissant pas les caractères chinois, s’est pourtant résolument engagé dans l’art de la calligraphie chinoise. Non seulement il a franchi les barrières linguistiques et culturelles, mais il a également réinterprété, grâce à son parcours de vie singulier et à sa formation académique, la logique interne de la calligraphie. Je lui ai donné le nom chinois 【柏钟义】. 【柏】 reprend le son initial de son nom de famille et évoque la persévérance et la pérennité ; 【钟义】 est proche phonétiquement de son prénom et incarne l’idée d’être « fidèle à la justice » (钟于正义). Comme le disait Liu Xizai dans son Aperçu général de l’art sous les Qing : « La nature du pinceau et l’âme de l’encre prennent toutes deux racine dans le tempérament de celui qui les manie. » Jean-Yves n’aborde pas la calligraphie par curiosité superficielle ou par désir de suivre une mode, mais la considère comme une pratique profonde de la vie. Il a appris le tango argentin et le piano en amateur pendant plus de trente ans, et a participé personnellement à la construction de bateaux et de bâtiments. Tout ce qu’il entreprend, il le fait avec calme et concentration, en l’expérimentant pleinement avec son corps. C’est précisément cette vaste accumulation d’expériences de vie qui lui permet d’intégrer naturellement dans sa compréhension de la calligraphie la rigueur des mathématiques, le dynamisme de la danse, le rythme de la musique et la mécanique de l’ingénierie.

"Le mathématicien, comme le peintre ou le poète, est un créateur de formes. Et s’il en est ainsi, c’est que ses formes sont plus durables, car elles sont faites d’idées." Cette affirmation du mathématicien britannique Godfrey Harold Hardy (1877-1947) peut justement servir à éclairer la démarche calligraphique de Jean-Yves. Il excelle à déchiffrer les principes de composition des caractères à travers la division spatiale et l’équilibre géométrique, et interprète également le rythme de l’attaque et de la retraite de la pointe du pinceau à l’aide de modèles mécaniques.

À ses yeux, la calligraphie n’est plus simplement un acte d’écriture, mais un art qui émerge de la discipline pour se métamorphoser en liberté.

Fort de près de quarante années d'expérience dans l'enseignement à l'étranger et inspiré par la philosophie de M. Pelletier, j'ai rédigé Premiers pas dans la calligraphie : 《Premiers pas dans la calligraphie : un guide interdisciplinaire pour débutants》 et 《Dialogue interartistique entre la calligraphie chinoise et le tango argentin》. Ces ouvrages visent à offrir une interprétation accessible des théories calligraphiques traditionnelles, en recourant à un langage clair, à des principes mathématiques et mécaniques simples, ainsi qu'à des références du quotidien. Leur objectif est d'explorer une voie d'apprentissage de la calligraphie plus facile à comprendre et à maîtriser.

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Notice biographique ~ Jean-Yves Pelletier(1939 – 2025)

Né à Montréal, dans la province de Québec au Canada, il est professeur de mathématiques au Collège Bois de Boulogne. D’une existence tout entière marquée par la passion, la sagacité et l’élégance, il a accompli des réalisations exceptionnelles dans de multiples domaines : les mathématiques, la calligraphie, la danse, la musique, la navigation et la construction. Depuis l’an 2000, il étudie la calligraphie sous la direction de Ngan Siu Mui et occupe depuis longtemps le rôle de son assistant, se consacrant à la transmission et à la pratique de l’art calligraphique chinois à l’étranger, devenant ainsi un pont important des échanges culturels entre la Chine et le Canada. Voici un aperçu de ses principales activités culturelles :

  • 2024
  • Il a exercé en tant qu'assistant de Ngan Siu Mui, enseignant la calligraphie au Collège Notre-Dame de Montréal, Canada.
  • Il a exercé en tant qu'assistant de Ngan Siu Mui, animant des ateliers de calligraphie pour le groupe artistique du Houston Community College au Texas, États-Unis, ainsi qu'au Centre St-Pierre de Montréal, Canada.
  • Il a présenté sa théorie personnelle de la calligraphie lors d'une conférence et d'un échange organisés par le Centre d'Innovation des Chinois d'Outre-Mer de Taishan, en Chine.
  • 2018
  • Il a réalisé une démonstration de calligraphie en direct et exposé ses œuvres lors de l'« Exposition de calligraphie, peinture et gravure de sceaux des maîtres et disciples de Yan Xiaomei » organisée au Musée de Taishan en Chine, tout en occupant le rôle de conseiller pour la « Délégation culturelle de retour en Chine ».
  • 2017
  • Il a réalisé une démonstration de calligraphie en direct lors de l'événement « Rythmes de l'Art Chinois » organisé au Centre culturel communautaire Henri-Lemieux de Montréal, Canada.
  • 2012
  • Il a réalisé une démonstration de calligraphie en direct et exposé ses œuvres lors de l'exposition « Les Chinois du monde entier écrivent ensemble les Mille Caractères » à Zhengzhou, dans la province du Henan en Chine.
  • 2008
  • Il a réalisé une démonstration de calligraphie en direct et exposé ses œuvres lors de l'« Exposition d'Art Invité d'Asie » à Séoul, en Corée du Sud.
  • 2006
  • Il a réalisé une démonstration de calligraphie en direct et exposé ses œuvres lors de l'« Exposition du Rythme des Arts et de la Culture Chinois » organisée par le Palais de la Culture Chinoise de Montréal, Canada.
  • 2005-2017
  • Il a été invité à plusieurs reprises par l'Institut de Recherche sur la Culture et les Arts de Corée à exposer ses œuvres lors de l'« Exposition d'Art Invité d'Asie ».
  • 2002
  • Il a assumé le rôle de membre principal du comité d'organisation de l'événement [Mois de la Calligraphie Chinoise] de SOCIÉTÉ POUR LA CULTURE CHINOISE TRADITIONNELLE DE MONTRÉAL
Jean-Yves Pelletier
Jean-Yves Pelletier

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Déclaration de l'artiste ~ Jean-Yves Pelletier 2018

Fondre une multitude en un tout harmonieux

L’immensité et la beauté nous envahit lorsque, par une nuit noire d’encre, nous levons les yeux au firmament et laissons l’infinité de formes et de compositions des astres célestes nous émouvoir par leur inhérente harmonie. La calligraphie chinoise exerce une fascination analogue de par l’infinité de formes et de compositions qu’elle nous offre. Une grande oeuvre canalise cette multitude en un tout harmonieux. Depuis plusieurs années, sous la direction de mon maître Ngan Siu-Mui, j’ai le bonheur de prendre un pinceau, le tremper dans l’encre noire et de tenter de créer un peu de beauté sur la feuille blanche. C’est un aliment pour mon âme.

Jean-Yves Pelletier 數學著作 Introduction à l'algèbre linéaire
Livre mathématiques de Jean-Yves Pelletier
《Introduction à l'algèbre linéaire》1994
Professeur de mathématiques, Collège Bois de Boulogne, Montréal (Québec), Canada (1961-1999)
Bibliothèque nationale du Canada ~ Bibliothèque nationale du Québec ~ ISBN 2-89047-340-6

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《Premiers pas dans la calligraphie : un guide interdisciplinaire pour débutants》~ Ngan Siu Mui 2025

Les techniques fondamentales

À travers une pratique et un apprentissage continus de l'art calligraphique, le créateur ne cultive pas seulement sa sensibilité esthétique, mais assimile également, de manière subtile et progressive, la dimension mathématique inhérente à la structure des caractères ainsi que les principes mécaniques régissant le maniement du pinceau. Bien que cette conscience soit ancrée depuis longtemps dans les théories calligraphiques traditionnelles, elle n'a jamais été pleinement mise en lumière, en raison d'une absence d'explication systématique et de la polysémie persistante des termes employés. En réalité, si la calligraphie semble mue par l'émotion et l'intuition artistique, elle est en vérité traversée de part en part par une logique mathématique rigoureuse et des principes mécaniques d'une grande finesse. Les techniques fondamentales qui en découlent sont présentées ci-après:

1. [L'engagement du corps entier dans la force] (全身运力)

  • La clé du maniement du pinceau réside dans la coordination de la force issue de l'ensemble du corps, et non dans le seul contrôle des doigts. À l'instar de la pratique des arts martiaux, de la maîtrise des sports de balle ou de l'utilisation d'outils, l'écriture doit elle aussi suivre des principes gestuels précis. Que l'on soit assis ou debout lors de l'écriture, il convient d'avoir les deux pieds fermement ancrés au sol, le dos et la taille souples mais droits, la respiration suivant naturellement le rythme du mouvement du pinceau, afin de maintenir le corps dans un état de préparation dynamique, prêt à se déployer.
  • La subtilité du maniement du pinceau réside dans sa continuité : le corps tel un moteur ne doit pas s'interrompre aisément. Car tout arrêt nécessite non seulement un effort mental pour reprendre, mais dissipe aussi l'élan calligraphique et le souffle énergétique préalablement accumulés. Des doigts jusqu'à l'épaule et au bras, muscles et articulations doivent se coordonner pour former un mouvement d’écriture fluide et uni.
  • Le professeur de mathématiques Pelletier en a saisi l'essence avec profondeur. Lorsqu'il pratique la calligraphie, qu'il soit assis ou debout, sa posture demeure toujours déliée et naturelle, alliant la souplesse et la vivacité d'un danseur. Utilisant son corps comme médium, il guide le pinceau à danser sur le papier grâce à la coordination synergique de son bras, de son poignet et de ses doigts, faisant ainsi de la trajectoire de la pointe une expression à la fois ordonnée par les mathématiques et régie par les principes mécaniques. Chaque début et fin de trait, chaque inflexion, chaque variation d'épaisseur et de rythme répond à des proportions géométriques, à des découpages rythmiques et à une transmission de la force.
  • Pour lui, la notion de « force du pinceau » mise en avant par les anciens ne relève nullement d’un discours abstrait ou mystique, mais bien d’une pratique mécanique visant à réguler avec précision l’élasticité des poils du pinceau, la friction avec la surface du papier et l’écoulement de l’encre. Cet art exige à la fois une déduction intellectuelle et un entraînement corporel, réalisant ainsi l’unité profonde de l’esprit et du corps dans l’acte d’écriture.

2. [Position dynamique] (势位)

  • Dans mon enseignement, j'aime citer ce principe extrait du «Tableau de la formation des traits du pinceau» (笔阵图) de la calligraphe Wei Furen (272-349) des Jin orientaux : « Chaque fois que vous vous apprêtez à écrire un caractère, comparez cela à l’établissement d’un camp militaire : stabilisez votre pensée, examinez-la avec soin, et seulement alors maniez le pinceau. » Cette image illustre l’idée qu’avant même de poser le pinceau sur le papier, il faut, à la manière d’un stratège déployant ses troupes, concevoir son plan avec clarté et embrasser la composition dans son ensemble, afin que le geste puisse s’accomplir avec aisance et assurance. La technique du « cachet de la pointe » (藏锋), résumée par le précepte « pour aller à droite, commencez par aller à gauche ; pour descendre, commencez par monter », consiste justement à amorcer le trait par un mouvement contraire. Ainsi, la position dynamique (势位) est établie dès l’origine, préparant pleinement le déploiement qui suit. Il est regrettable que de nombreux débutants ne perçoivent pas la finesse de ce principe et négligent souvent cette étape cruciale, ce qui se traduit par des lignes manquant de vigueur et d’assise dans leur écriture.
  • Pelletier en a fait une expérience singulière. Il évoque à plusieurs reprises la célèbre déclaration d’Archimède (287–212 av. J.-C.) : « Donnez-moi un point d’appui, et je soulèverai le monde. » Lorsqu’on observe sa manière de manier le pinceau, son bras agit comme un levier, la pointe du pinceau jouant le rôle du point d’appui — on dirait un mécanicien des structures qui en maîtrise parfaitement les principes. Il construit un système de levier subtil, exerçant sa force entre les poils du pinceau et la surface du papier. Ce n’est qu’après avoir établi à la fois le potentiel dynamique (势) et la position structurelle (位) qu’il engage résolument le mouvement du pinceau.
  • Il saisit profondément que le mouvement contraire du « cachet de la pointe » (藏锋) constitue en réalité une maîtrise active du potentiel dynamique (势) et de la position structurelle (位), permettant ainsi de contrôler la trajectoire de la pointe du pinceau. L’image évoquée par Dame Wei, celle « d’établir un camp militaire » (安营下寨), s’est naturellement intégrée à son propre langage intellectuel, qu’il réemploie de manière créative dans sa pratique calligraphique.

3. [Pointe dressée] (立鋒)

  • [Pointe dressée] désigne une technique de maniement du pinceau consistant à maintenir la pointe du pinceau ferme et droite pendant le tracé, en la gardant systématiquement au centre du trait. Sa clé réside dans [la suspension du pinceau] : en soulevant légèrement le manche, on permet aux poils de conserver leur verticalité. Lorsque le pinceau est tenu, son manche semble suspendu par un fil invisible, maintenu dans un équilibre subtil entre « l’intention d’appuyer et la retenue de la suspension ». Cet état évoque à la fois la légèreté vive d’un danseur et la force maîtrisée d’un pratiquant d’arts martiaux, alliant une apparence aérienne à une énergie intérieure concentrée. Lorsque les poils, soumis à une pression modérée, s’étalent naturellement sur le papier, le calligraphe contrôle la poussée en ajustant l’angle entre le manche et la surface, guidant ainsi avec précision la direction et le rythme de la pointe du pinceau.
  • La technique de la [pointe dressée] permet à la force du pinceau de se transmettre le long du manche, puis à travers l’axe central des poils, jusqu’à converger vers la pointe, réalisant ainsi [la force qui traverse le papier] (力透纸背). Les poils rassemblés forment un [canal d’encre] (墨道) central, par lequel l’encre s’écoule de manière continue et dosée sur la surface du papier, produisant des lignes [à pointe centrale] (中锋) pleines, rondes et dotées d’une sensation de volume. À l’inverse, si la pointe du pinceau est inclinée sur le côté, ou si c’est le ventre du pinceau qui guide le mouvement, la force et le flux d’encre tendent à se disperser latéralement, ce qui engendre des traits aplatis, manquant de fermeté, et perdant la stabilité et l’épaisseur caractéristiques de la [pointe centrale]. En particulier dans les virages, le calligraphe doit d’abord [soulever le pinceau] (提笔) pour redresser la pointe et libérer les poils des torsions causées par la rotation ; ensuite, il fait pivoter le manche pour réajuster l’orientation des poils, accumulant ainsi l’élan pour le segment suivant ; enfin, il [presse le pinceau] (按笔) pour accomplir le virage, tout en maintenant la [pointe dressée] dans la poursuite du tracé. Cette séquence d’actions reflète un contrôle tridimensionnel de la pointe du pinceau, garantissant à la fois la continuité de la force et la précision de la forme au niveau des transitions.
  • Pelletier, en tant que danseur possédant plus de trente ans d’expérience, ressent une résonance corporelle profonde avec le principe de la [pointe dressée]. Tout comme la danse exige que le corps maintienne en permanence une posture élevée — la tête comme tirée vers le haut par un fil invisible, la colonne vertébrale étirée, le centre de gravité ancré — afin de conserver une attitude à la fois légère et parfaitement contrôlée. Le danseur, par cette élévation du corps, gagne en agilité et en précision de transmission de la force, réalisant avec aisance pirouettes et sauts ; de même, le calligraphe, grâce à la [pointe dressée], assure une transmission intégrale de la force du pinceau et une répartition homogène de l’encre, donnant ainsi aux traits cette harmonie où [l’ossature et la chair se répondent].
  • Fort de son expérience de l'entraînement corporel en danse, Pelletier perçoit avec une acuité particulière que la [pointe dressée] n'est ni une rigidité statique ni une immobilisation, mais bien un équilibre dynamique. Il s'agit d'ajuster en continu la suspension, la pression et l'angle du pinceau, maintenant ainsi la pointe dans un état constamment maîtrisé, ce qui donne naissance à des lignes pleines de vie sous le pinceau — à l'image de l'ajustement postural en danse, rythmé par la respiration et le mouvement. Le fait de soulever le pinceau pour rétablir la [pointe dressée] dans les virages, afin d'ajuster l'élan et d'accumuler la force, évoque directement la transition du centre de gravité lors d'un changement de pas en danse: celle-ci doit s'opérer avec fluidité et sérénité, sans rupture ni hésitation.

4. [Les Doigts pressés ensemble, La place pour le poing] (指密拳空)

  • D'après la perspective du praticien transdisciplinaire Jean-Yves Pelletier, manier le pinceau est comparable à une danse, dont l'essence mécanique réside dans l'équilibre dynamique. La force du corps entier se transmet progressivement par le bras, le poignet et les doigts, pour finalement se concentrer à la pointe du pinceau. Ce processus repose précisément sur le mécanisme de coordination construit par la « précision des doigts » (指密) et le « relâchement du poing » (拳空).
  • [Les Doigts pressés ensemble] (指密) ne consiste pas à serrer le manche du pinceau avec force brute, mais plutôt à imiter l'étreinte des mains entre le guide et le partenaire dans le tango, qui doit former une connexion à la fois étroite et élastique. Cette précision assure que chaque doigt assume son rôle, exerçant une pression collective, et permet de guider subtilement la pointe du pinceau à travers des phases de contraction et de relâchement, rendant ainsi la transmission de la force précise et contrôlable. Les doigts perçoivent chaque infime retour du pinceau, tout comme le guide ressent le mouvement le plus subtil de son partenaire. Dans la concentration et la libération de la force, s'établissent le rythme et la résonance sous le pinceau.
  • [La place pour le poing] (拳空) désigne le maintien d’un espace vide dans la paume lors de la tenue du pinceau, préservant ainsi une marge de mouvement adéquate pour permettre un ajustement souple du manche entre les doigts. Cela évite la rigidité de la force et la sclérose du geste, constituant la base permettant à la pointe du pinceau de pivoter librement — à l’image de la danse, où il faut réserver un espace de variation pour que le mouvement puisse évoluer.
  • [Les Doigts pressés ensemble] (指密) incarne le contrôle, une force concentrée sans raideur ; la [place du poing] (拳空) incarne la fluidité, une vivacité sans légèreté superficielle. Ces deux principes se complètent, construisant ensemble une relation d'enlacement confortable et harmonieuse entre le pinceau et la main, semblable à celle de partenaires de danse. Dans cette interaction où le vide et le plein s’engendrent, le mouvement et le repos s’appuient, la mécanique de l’écriture se transforme naturellement en une rythmique des traits sur le papier.

5. [Pivoter] (旋转)

  • Le danseur pivoter son corps, son dynamisme s'exprime avec éclat et attire le regard. En revanche, la rotation du manche du pinceau par le calligraphe, subtile et retenue, est profondément intériorisée, ce qui la rend souvent imperceptible aux yeux du débutant.
  • Pivoter le manche du pinceau a pour but de [réguler la pointe], c'est-à-dire d'ajuster l'état de la pointe du pinceau afin de maintenir un tracé à pointe centrée et de préparer le mouvement suivant. Le point d'application de la force se situe au niveau de la tenue du pinceau : la rotation subtile du manche par les doigts se traduit par un mouvement précis de la pointe. Au moment où la pointe du pinceau s'apprête à changer de direction, une légère rotation du manche permet aux poils de stocker à l'avance une tension de torsion, qui les ramène naturellement à un état centré, réalisant ainsi [le cœur du pinceau se déplaçant toujours au centre du trait] (笔心常在画中行). De cette manière, il est possible d'atteindre véritablement [les huit orientations de la pointe] (八面出锋), permettant une transition fluide vers le trait suivant. Si les poils du pinceau se dispersent ou s'emmêlent, une rotation légère du manche permet de les rassembler à nouveau et de restaurer leur élasticité.
  • Lors des transitions de traits ou de la continuité de l'écriture, les poils du pinceau, en raison de la friction avec la surface du papier, peuvent produire un [emmêlement](绞锋) ou une [dispersion](散锋), rendant difficile le maintien d'un état idéal de [pointe dressée](立锋). À ce moment, en marquant une légère [pause] et en combinant une micro-rotation du manche, les poils du pinceau, torsadés, peuvent se recentrer rapidement grâce à leur élasticité et, au cours de ce processus, accumuler de l'énergie potentielle, permettant ainsi de tracer des angles ou des virages fermes et nets. Dans l'écriture Écriture cursive ou courante, la direction de la pointe du pinceau change fréquemment ; à travers des actions de rotation continues et subtiles, la pointe du pinceau reste constamment dans un état d'accumulation d'énergie, comme [resserrée] (拧紧), prête à rebondir vers le trait suivant. Cela assure non seulement la force des lignes, mais confère également une vitalité cohérente au mouvement du pinceau, atteignant ainsi l'effet artistique d'une dynamique spirituelle et vivante.
  • La pivoter du pinceau est essentiellement une intervention mécanique précise exercée sur les poils de l'outil. Elle vise à surmonter la friction de la surface du papier, à réguler l'énergie potentielle élastique et à maintenir la trajectoire du centre de la pointe. Ainsi, elle élève l'acte d'écriture du simple traînement sur un plan bidimensionnel à un contrôle par torsion dans l'espace tridimensionnel, représentant une étape cruciale vers la maîtrise avancée de l'art calligraphique.

6. [Traiter le blanc comme du noir] (计白当黑)

  • [Traiter le blanc comme le noir] en tant que concept de structure dans la calligraphie, peut souvent sembler abstrait pour de nombreux étudiants. Cependant, Pelletier, grâce à sa pensée mathématique, a clairement révélé la beauté de l'ordre rationnel et de la structure qui sous-tendent ce principe.
  • [Traiter le blanc 计白] est essentiellement une division de l'espace – tandis que les lignes d'encre s'étendent sur le papier, elles découpent également des espaces de formes variées. En analysant la disposition des traits à l'intérieur d'un caractère unique, comme les relations structurelles, les combinaisons symétriques et asymétriques, voire les différences subtiles d'angles et d'alignements, il déduit la forme et les proportions des parties laissées en blanc. À ses yeux, chaque caractère est un espace géométrique construit par la raison, où l'agencement des traits est comparable à la transmission des forces entre poutres et colonnes en architecture, tout comme à la posture en équilibre précis des membres dans une danse.
  • Plus précisément, l'épaisseur, la longueur et l'orientation des traits affectent directement le centre de gravité visuel. Un trait vertical plus épais en haut qu'en bas peut créer une impression de soulèvement du centre de gravité ; quant aux traits obliques (comme le coup de pinceau s'écartant vers la gauche ou vers la droite), ils nécessitent de s'appuyer sur des traits symétriques ou compensatoires pour atteindre l'équilibre. Les points de jonction des traits sont souvent renforcés par une pause appuyée du pinceau, évitant ainsi que la structure ne paraisse lâche. Les zones où l'encre est dense sont comme des points de concentration de masse, avec un poids visuel plus important ; les parties plus claires et délicates, en revanche, semblent allégées et doivent être en harmonie avec la répartition globale des blancs, créant ainsi un jeu d'interaction entre le plein et le vide.
  • Pelletier comprend profondément que l'essence de [traiter le blanc comme le noir](计白当黑) réside dans la recherche d'un équilibre structurel constant entre le noir et le blanc, entre la présence et l'absence. L'art de la calligraphie naît justement de la subtile combinaison entre symétrie et asymétrie : la symétrie apporte stabilité et ordre, tandis que l'asymétrie confère vitalité et mouvement. Sans recourir à des calculs précis, il part toujours de l’ensemble, harmonisant proportions, division spatiale et équilibre, fusionnant ainsi la rationalité des mathématiques et la sensibilité de l’art.
  • Comme le dit sa déclaration artistique: "Fondre une multitude en un tout harmonieux", cette phrase incarne également avec concision la sagesse globale qu’il poursuit dans la calligraphie.

7. [Droit révèle la courbe, courbe révèle le droit] (直中見曲, 曲中見直)

  • Dans la structure des caractères chinois, une longue ligne oblique trop prononcée peut facilement créer une instabilité visuelle, semblable à un édifice dépourvu de soutien. Pour stabiliser le centre de gravité, il est possible d’appliquer la méthode du [d’abord droit, puis oblique]: en débutant le trait par un mouvement vertical ou quasi vertical, comme une colonne porteuse en architecture, on établit un point d’appui solide, permettant à la force de se concentrer et de se retenir. Une fois cette base assurée, on peut sereinement poursuivre par une inclinaison qui déploie le trait. Cette transition rythmique entre la stabilité (verticale) et le mouvement (oblique) illustre de manière simple la conception selon laquelle [Droit révèle la courbe, courbe révèle le droit].
  • Comparé à l’art de l’écriture occidentale, qui privilégie la régularité et la fluidité des lignes elliptiques, la calligraphie chinoise met davantage l’accent sur la concentration de la force et la clarté de la direction. Un mouvement purement courbe, dépourvu de points d’initiation et de terminaison dynamiques ainsi que d’un soutien intérieur rectiligne, peut facilement conduire à une dispersion de l’énergie du pinceau, ce qui est considéré comme une [maladresse] (败笔). Les calligraphes utilisent souvent la technique du [pinceau retenu] (留笔) pour fixer les points de départ et d’arrivée, accumuler l’énergie et la libérer, tout en laissant libre cours à la spontanéité pour tracer des traits tantôt droits, tantôt courbes. Cette approche permet de contourner le piège des mouvements circulaires vides de sens, de réaliser des transitions harmonieuses entre courbe et droite, et de répondre à l’idéal esthétique de [douceur empreinte de fermeté] (柔中带刚).L’alternance et la transformation mutuelle des lignes droites et courbes, dans leur manière de découper l’espace, n’instaurent pas seulement un rythme alliant fermeté et souplesse, mais créent également une intense tension visuelle. Il convient toutefois de souligner que l’application du principe [Droit révèle la courbe, courbe révèle le droit] (直中见曲, 曲中见直) n’est pas une formule rigide. Ce qui a été décrit ci-dessus n’en représente qu’une méthode simplifiée, et la subtilité de ses variations réside entièrement dans l’esprit et la sensibilité de l’artiste.

8. [Pas de descente verticale sans rétraction, pas de poussée horizontale sans retour] (无垂不缩, 无往不收)

  • [Pas de descente verticale sans rétraction, pas de poussée horizontale sans retour] est la règle centrale de l'écriture des traits verticaux et horizontaux. Ces deux principes illustrent ensemble l'essence du [retour de pointe] (回锋). Il ne s'agit pas seulement d'une technique de maniement du pinceau, mais bien d'un système mécanique rigoureux, qui incarne profondément le principe du contrôle de la force du pinceau et de la libération maîtrisée de l'énergie.
  • [Le retour de pointe] consiste à maintenir la stabilité en retenant de manière mesurée la force du mouvement, évitant ainsi tout dérapage incontrôlé. Comme Pelletier l’a saisi : le calligraphe est comme un mécanicien des forces ; le retour de pointe agit tel un freinage modulé lors d’une descente en voiture, dissipant l’énergie cinétique de manière contrôlée pour préserver l’équilibre et éviter le déséquilibre causé par une libération excessive d’énergie.
  • À partir du mouvement initial [cacher la pointe et entrer en contrarié] (藏锋逆入]), l'énergie s'accumule de manière continue pendant le déplacement du pinceau. Au moment de terminer le trait, le [repli] 缩) et la [rétraction] (收) deviennent un processus de décélération maîtrisé — transformant l'énergie cinétique du tracé en énergie potentielle élastique au niveau de la pointe du pinceau. Cette conversion stabilise non seulement le pinceau, le positionnant avec précision dans l'état idéal, mais permet aussi à la pointe de l'outil d'emmagasiner une énergie potentielle, créant ainsi les conditions propices au futur [déploiement multidirectionnel de la pointe] (八面出锋). Parallèlement, cela condense et concentre l'effet d'encre vers l'intérieur, évitant toute dispersion et superficialité.
  • La terminaison de chaque trait n'est pas seulement la fin du trait lui-même, mais aussi la préparation du début du trait suivant. Grâce au [repli] (缩) et à la [rétraction] (收) du retour de pointe, le pinceau trouve une position stable à la fin du mouvement, préservant ainsi sa force potentielle, ce qui permet de déclencher en douceur le début du trait suivant. Si l'on laisse le pinceau suivre son élan sans contrôle, cela peut facilement conduire à des lignes superficielles et instables, ainsi qu'à une perte de maîtrise sur la forme et la direction du trait.
  • De plus, le [repli] et la [rétraction], en tant que mouvements de retenue lors de la fin d'un trait, s'accompagnent d'un léger soulèvement de la pointe du pinceau. Cela permet aux poils du pinceau de retrouver de manière contrôlée leur forme initiale grâce à leur élasticité, évitant ainsi toute torsion ou dispersion. Ce contrôle minutieux du pinceau est non seulement essentiel pour les transitions de pointe et les liaisons entre traits, mais reflète également la compréhension profonde et la maîtrise experte des caractéristiques de l'outil par le calligraphe.

9. [Soulever et Appuyer] (提按)

  • L'essence de [soulever et appuyer] (提按) ne réside pas simplement dans un changement mécanique de la pression exercée sur le pinceau, mais plutôt dans le guidage de l'élasticité des poils. Appuyer consiste à accumuler l'énergie: en pressant et en étalant les poils du pinceau, on emmagasine une énergie potentielle élastique pleine de vitalité. Soulever, quant à lui, est l'acte de libérer cette énergie, permettant aux poils de retrouver leur forme par leur propre élasticité. Un bon calligraphe ne lutte jamais contre son pinceau ; il danse avec lui, transformant la force de sa main, à travers ce jeu d'élévation et d'abaissement, en un mouvement vivant et ondulant de la pointe. C'est précisément la manifestation vivante du principe selon lequel [c'est précisément parce que le pinceau est souple que naissent les formes étonnantes] (唯笔软则奇怪生焉).
  • Sur le plan de l'effet expressif, [soulever et appuyer] (提按) va bien au-delà d'un simple changement d'épaisseur des lignes. Il s'agit en réalité d'une respiration hautement élastique de la pointe du pinceau sur le papier, une danse subtile sur la feuille : appuyer équivaut à la descente stable et ancrée du centre de gravité d'un danseur, tandis que soulever ressemble à son élévation gracieuse. Dans ce rythme d'enfoncement et d'élévation, chaque ligne se voit dotée d'une pulsation et d'une cadence vivantes.
  • Du point de vue du système des techniques du pinceau, [soulever et appuyer] est avant tout la source dynamique de toutes les habiletés, entraînant la transformation de l'état de la pointe du pinceau et servant de clé pour ajuster sa direction. Après avoir étalé les poils et avancé, grâce au mouvement de soulèvement, on peut rassembler à nouveau la pointe dispersée, retrouver l'état de [pointe centrale] (中锋) et simultanément accumuler la force pour la sortie de pointe. À l'extrémité de traits comme la courbe, l'étirement ou le crochet, le soulèvement du pinceau libère l'énergie potentielle accumulée, créant une sensation de jaillissement. De plus, les filaments subtils (牵丝) et déliés entre le pinceau et le papier dépendent entièrement du contrôle habile du soulèvement. [Soulever et appuyer] imprègne chaque instant du mouvement du pinceau; ce simple jeu d'élévation et d'abaissement fait naître une multitude infinie de merveilles et de variations dans le trait et l'encre.

10. [Rapide et âpre] (疾涩)

  • [Rapide](疾) et [âpre](涩) permettent de contrôler la vitesse d'exécution du trait en calligraphie, tout en façonnant la texture de la ligne et de l'encre.
  • [Âpre] est une technique qui consiste à ralentir délibérément la vitesse d'exécution du trait, recherchant une résistance de la surface du papier. En exerçant une force opposée à la direction du mouvement, on provoque de légères vibrations et frictions des poils du pinceau sur le papier, évitant ainsi que la ligne ne devienne lisse et uniforme. Son image évoque celle d’[avancer à contre-courant] (逆水行舟) : la pointe du pinceau semble progresser en surmontant la résistance, créant ainsi une texture vigoureuse et éprouvée, pour atteindre des effets artistiques d'une gravité naturelle, comparables aux [traces d'infiltrations sur un mur] (屋漏痕) ou aux [stries tracées dans le sable par une pointe] (锥画沙)
  • [Rapide] se manifeste par une accélération de la vitesse d'exécution du trait. D'un point de vue mécanique, le temps de friction entre les poils du pinceau et la surface du papier est bref, ce qui rend le trait fluide et lisse, caractéristique souvent observée dans les finitions comme le crochet (钩) ou l'étirement (捺). Plus important encore, le trait rapide possède une qualité d'improvisation — la vitesse dépasse le contrôle excessif de la conscience, permettant au geste de saisir directement des mouvements et des émotions irrépétitibles, réalisant ainsi le [coup de pinceau inspiré] (神来之笔)
  • La calligraphie courante de Mi Fu (米芾) sous la dynastie Song est précisément un exemple exemplaire de la maîtrise du trait rapide. Son élan scriptural est tel [un navire affrontant le vent ou une cavalerie en formation ](风樯阵马), et les subtilités difficiles à imiter dans ses œuvres proviennent en grande partie de cette exécution aussi prompte. Par un parallèle frappant, l’artiste français Georges Mathieu (1921–2012), qui se définissait comme un [calligraphe occidental], a développé une [esthétique de la vitesse faisant](速度美学) écho à lointaine au trait rapide de Mi Fu. Par des gestes exécutés à haute vitesse, il canalise la force de tout son corps vers l’extrémité du pinceau, laissant la peinture fixer sur la toile les traces de l’émotion — des touches irrationnelles capturant des impulsions primitives éphémères, conférant à ses œuvres une intense tension visuelle.
  • Bien que séparés par l’époque et la distance géographique, et malgré des cultures radicalement différentes, Mi Fu et Mathieu ont tous deux profondément compris et maîtrisé la subtilité du [trait rapide] (疾笔) — saisissant, dans l’improvisation du geste, ces éclats uniques et irrépétitibles.

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Calligraphie de Jean-Yves Pelletier

Calligraphie de Jean-Yves Pelletier, [Celui qui sait dès sa naissance est le plus élevé]
Jean-Yves Pelletier (柏钟义)
Calligraphie sigillaire (篆书) ~
[Celui qui sait dès sa naissance est le plus élevé]
35x138厘米, 2016
Jean-Yves Pelletier 书法作品 赤壁怀古
Jean-Yves Pelletier (柏钟义)
Calligraphie courante
[Nostalgie pour la Falaise rouge]
35x138 cm, 2018
Jean-Yves Pelletier, Démonstration immédiate d'œuvres de calligraphie, présentée lors de l'exposition [Les Chinois du monde entier écrivent ensemble les Mille Caractères], à Zhengzhou, province du Henan Chine
Jean-Yves Pelletier (柏钟义)
Calligraphie cursive
[Le phénix chantant dans l'arbre]
35x70 cm, 2012
Démonstration immédiate d'œuvres de calligraphie
présentée lors de l'exposition
[Les Chinois du monde
entier écrivent ensemble les Mille Caractères]
à Zhengzhou, province du Henan Chine
Calligraphie de Jean-Yves Pelletier,  風月相知
Jean-Yves Pelletier (柏钟义)
Calligraphie sigillaire (篆书)
[Le vent et la lune se connaissent]
35x123 厘米
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L’élève Jean-Yves Pelletier,
lettré d’origine occidentale,
a étudié avec humilité les cinq styles de calligraphie,
transcendant les limites de l’âge
et de la langue pour promouvoir
la Voie de l’écriture chinoise à travers le monde,
laissant une empreinte immortelle
et une inspiration éternelle.
Ngan Siu Mui 2025
Jean-Yves Pelletier 书法作品, 简牍隶书, 水流任急境常静
Jean-Yves Pelletier (柏钟义)
Tablettes de bambou en Calligraphie chancellerie
L’eau s’écoule, impétueuse;
le paysage demeure en paix
35x129 cm
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Mon disciple Jean-Yves Pelletier, d’ascendance française,
possède une nature
aussi pure que celle d’un enfant
et un caractère aussi droit
que le bambou qui s’élève.
Cette œuvre fait jaillir une énergie
à la fois innocente et ferme
dans le jeu de l’encre et du pinceau,
tandis qu’une sincérité vibrante y circule.
Je la chéris profondément. Ngan Siu Mui 2025.
Jean-Yves Pelletier 书法作品, 宋苏轼 [赤壁怀古]
Jean-Yves Pelletier (柏钟义)
Calligraphie sigillaire (篆书)
[Nostalgie pour la Falaise rouge] de Su Shi sous la dynastie Song
44x127 厘米
2018

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《Dialogue interartistique entre la calligraphie chinoise et le tango argentin》~ Ngan Siu Mui 2025

L'un dans la quiétude, l'autre dans le mouvement ; l'un à l'Est, l'autre à l'Ouest… Tous deux attachent une importance fondamentale au contrôle de la force.

La calligraphie et le tango argentin, l'une dans la quiétude, l'autre dans le mouvement, l'une à l'Est, l'autre à l'Ouest — deux arts en apparence sans aucun lien, révèlent pourtant des similitudes frappantes dans leur essence esthétique et leur mode d'expression. La calligraphie, prenant le pinceau, l’encre, le papier et la pierre à encre comme médiums, crée sur un plan bidimensionnel un art de la combinaison linéaire en trois dimensions, à travers les mouvements d’élévation, d’appui, de pause et de rupture du pinceau, ainsi que les variations de densité, de sécheresse et d’humidité de l’encre. Le tango, quant à lui, prend les jambes pour pinceau et la scène pour papier, tissant une chorégraphie au fil de la musique par les avancées, reculs, tournants des pas et les tensions, relâchements, expansions et contractions du corps.

Tous deux privilégient le contrôle de la force. La retenue et l'intériorité des techniques calligraphiques telles que [dissimuler la pointe] (藏锋) et [retour de pointe] (回锋)sont à l'image du danseur de tango qui, par une légère inclinaison du corps ou un retard calculé du pas, accumule l'énergie avant de la libérer. De même, la résistance rugueuse créée par le [pinceau retenu] dans le mouvement de l'écriture résonne avec la [Pinceau retardatrice] (留笔) que produit le frottement des pieds du danseur contre le sol — les deux expriment une retenue au sein du flux, une tension née du délai. Aucun des deux arts ne se réduit à une accumulation de techniques ; ils fusionnent avec précision émotion, rythme et maîtrise, se condensant en un art du mouvement inscrit dans chaque trait de pinceau ou chaque tour de pas. Cette philosophie artistique de la retenue dans le flux et de l'accumulation d'énergie dans la pause permet aux deux pratiques, malgré la distance temporelle, spatiale et culturelle, d'illustrer conjointement le principe universel selon lequel [le mouvement et la quiétude s’engendrent, la fermeté et la douceur se complètent] (动静相生、刚柔并济). Bien que techniquement exigeants, aucun des deux arts ne requiert de capacités physiques exceptionnelles, les rendant accessibles à tous, jeunes et moins jeunes. Ainsi, il n’y a rien d’étonnant à voir un enfant manier le pinceau avec une maladresse pleine de sincérité, ou une personne âgée se laisser porter avec grâce par les pas de la danse.

(1)Pourquoi la calligraphie chinoise est-elle souvent considérée comme mystérieuse et profonde ?

  • La calligraphie chinoise prend les caractères chinois comme support, et ses origines remontent à d’anciennes légendes. Des textes classiques tels que le 《Huainanzi》(淮南子) rapportent: "Autrefois, lorsque Cang Jie (仓颉) créa l’écriture, le ciel fit pleuvoir du grain, et les esprits hurlèrent la nuit." Les anciens interprétaient ainsi ce phénomène: "La création ne pouvait plus cacher ses secrets, d’où la pluie de grain; les êtres mystérieux ne pouvaient plus se dissimuler, d’où les pleurs nocturnes des esprits." Cette origine empreinte de mythologie a enveloppé l’art calligraphique de son premier voile de mystère. Ajoutez à cela le caractère polysémique et abstrait des termes traditionnels de la théorie calligraphique, tels que [souffle et rythme] (气韵), [éclat spirituel] (神采) ou [force osseuse] (骨力), et l’on comprend pourquoi les débutants éprouvent souvent le sentiment de [ne plus savoir où donner de la tête] (丈八金刚摸不着头脑).
  • Même le peintre français Noël Bernard (1868-1941) a exprimé, dans son ouvrage《L'Esprit de l'Écriture — Essai sur la calligraphie chinoise》, cette réflexion: Nous nous épuisons à créer des œuvres d’art nouvelles, mais dans la calligraphie semble résider quelque chose qui transcende notre modernité, comme si un secret y était enfoui.
  • Bernard a décrit la calligraphie chinoise comme «une merveille unique dans l'art mondial» et l'a interprétée ainsi:
    La calligraphie chinoise n’est pas un art décoratif. C’est une voie (道) qui mobilise le corps, le souffle, l’esprit et l’âme.
    Écrire, c’est donner une forme au souffle (气). Le pinceau est le prolongement du corps et de l’intention du calligraphe.
    Le geste calligraphique traverse tout le corps, de la main qui tient le pinceau aux pieds ancrés dans le sol — c’est une danse entre le corps et l’outil.
    Il faut dépasser la forme (形) des caractères pour atteindre leur esprit (神). La beauté technique n’est qu’un tremplin pour exprimer la force vitale et la personnalité.
  • Ces réflexions, bien qu’en harmonie avec l’esprit de l’art oriental, continuent d’interpréter la beauté de la calligraphie à travers un langage abstrait, renforçant ainsi son aura de mystère. L’auteur considère que, puisque les caractères chinois trouvent leur origine dans la nature, l’art calligraphique est intrinsèquement lié à la vie quotidienne. Comme l’a exprimé la pédagogue russe de ballet Agrippina Vaganova (1879–1951): Regardez la vie autour de vous: tout croît, tout avance. C’est pourquoi je défends l’idée que l’art doit être étroitement lié à la vie. Le présent article vise, à travers une analogie transartistique entre la calligraphie chinoise et le tango argentin, à interpréter de manière vivante et sensible les techniques fondamentales de la théorie calligraphique traditionnelle, et à les transformer en méthodes d’enseignement accessibles et pratiques. Il s’agit ainsi d’ouvrir aux apprenants un chemin d’initiation à la calligraphie à la fois chaleureux, profond et dépourvu de barrières intimidantes.

(2) La calligraphie n'est pas encore devenue un art universellement partagé.

  • J’ai établi ma résidence depuis près de quarante ans à Montréal, dans la province du Québec empreinte de charme français — une ville souvent saluée comme la « capitale artistique du Canada. Cette longue vie à l’étranger m’a permis de vivre pleinement tant la richesse que les tensions des échanges culturels entre l’Orient et l’Occident, mais aussi de prendre conscience d’une réalité difficile : la calligraphie chinoise, loin d’être suffisamment valorisée par la majorité des communautés chinoises d’outre-mer, doit paradoxalement la survie de sa transmission à l’ouverture d’esprit artistique et à la curiosité des Occidentaux.
  • L'éminent critique d'art calligraphique et pictural, M. Jiang Chengqing (姜澄清 1935-2018), soulignait dans son ouvrage 《Causeries sur la culture de la calligraphie》(书法文化丛谈): "En un siècle, le déclin de la calligraphie a paradoxalement été causé par sa terre natale, tandis que sa renaissance a été étrangement favorisée par des philosophies artistiques venues d’ailleurs — un phénomène culturel tout à fait singulier." Face à une telle réalité, comment ne pas laisser échapper un profond souprit de regret, nous qui chérissons cet art millénaire!
  • D'après mon expérience d'enseignement à long terme de la calligraphie aux adultes en Occident, les apprenants chinois ont généralement une conscience de [l'écriture plus forte](写字意识) que leur [conscience artistique] (艺术意识). —— La plupart d'entre eux considèrent la calligraphie comme un art formel; tandis que les apprenants occidentaux sont davantage attirés par son expression imagée. Malheureusement, leur méconnaissance des caractères chinois et les difficultés de mémorisation constituent les principaux obstacles dans leur parcours d'apprentissage.
  • En ce qui concerne le partage mondial de l'art, l'influence réelle de la calligraphie reste encore très limitée. Bien que des peintres abstraits occidentaux modernes, tels que le Français Hans Hartung (1904–1989) et l'Espagnol Joan Miró (1893–1983), aient intégré l'imagerie de la calligraphie orientale dans leurs créations, déclenchant ainsi une vague d'intérêt pour l'art oriental, ces œuvres sont fondamentalement sans lien avec les véritables techniques calligraphiques. Du point de vue de la transmission de l'art calligraphique, cette tendance pourrait même avoir un impact négatif, encourageant des pratiques où des gribouillages sans maîtrise se parent indûment d'une prétention à l'innovation. La calligraphie traditionnelle chinoise, en tant que trésor national, possède un charme aussi raffiné que celui de la danse classique. Pourtant, elle n'a pas encore été partagée et appréciée à l'échelle mondiale comme le ballet — une véritable lacune pour cet art patrimonial.
  • Cependant, nous devons faire face à une question de notre époque : la calligraphie chinoise peut-elle, tout en préservant les racines de ses techniques traditionnelles subtiles et en s’appuyant sur la profondeur intrinsèque de son art du trait, produire des œuvres d’une expression plus contemporaine ? Voilà une direction qui nécessite une réflexion urgente et minutieuse. Certes, si l’on exigeait que la calligraphie se détache du système d’écriture chinoise, déjà parvenu à une perfection formelle, pour se tourner vers des lignes pures ou l’écriture d’autres systèmes graphiques, elle rencontrerait d’immenses difficultés et risquerait même de s’éloigner de son essence. Comme le souligne avec acuité le critique d’art chinois Jiang Chengqing (姜澄清): "Abandonner les caractères chinois n’est pas une innovation, c’est une mutilation." L’auteur comprend profondément la gravité qui se cache derrière ces mots — car le contenu des caractères en calligraphie intègre déjà l’esprit littéraire et philosophique profond de la nation chinoise. Apprécier une œuvre calligraphique, c’est bien sûr en contempler la beauté du pinceau et de l’encre, mais comment pourrait-on ignorer la profondeur du texte qu’elle porte!

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Tableau de pinceaux alphabétiques ~ L'art du trait

Tableau de pinceaux alphabétiques ~ L'art du trait, Ngan Siu Mui
Ngan Siu Mui ~ 2016
Écriture cursive ~ Tableau de pinceaux alphabétiques 01
Écrire l'anglais avec le pinceau de la calligraphie cursive chinoise (草书)
Créer une atmosphère d'imaginaire ~ plantes des bas-fonds fluviaux, fusionnant avec l'état du [Toujours libre et paisible]
Acrylique, Encre à la cire de Chine ~ 117x56 厘米
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Inscription (1)
[Toujours libre et paisible] (常自在) (La ligne horizontale au-dessus du texte est en chinois)
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Inscription (2)
A Thing of Beauty is a Joy Forever (La ligne horizontale ci-dessous du texte est en Anglaise)
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[Une belle chose est une joie éternelle.] John Keats, Citations célèbres de poètes anglais de la fin du XVIIIe siècle
Tableau de pinceaux alphabétiques ~ L'art du trait, Ngan Siu Mui
Ngan Siu Mui ~ 2016
Écriture cursive ~ Tableau de pinceaux alphabétiques 02
(Écrire français avec le pinceau de la calligraphie cursive chinoise (草书))
Créer une atmosphère d'imaginaire ~ La plume aux angles et aux cassures (方折用笔)
reflète le monde intérieur du poète, qui voit l’existence comme une voie mélancolique et accidentée.
Pigments et toile occidentaux ~ 117x56 厘米
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Extrait des vers du poète canadien-français Émile Nelligan (1879 – 1941)
(Soir d'hiver) Première section: de la droite vers la gauche
ligne verticale 1 ~ Ah! comme la neige
ligne verticale 2 ~ a neigé! Ma vitre est un
ligne verticale 3 ~ 花园 (jardin)
ligne verticale 4 ~ de givre. Ah! comme la neige
ligne verticale 5 ~ a neigé! Qu'est-ce
ligne verticale 6 ~ que le spasme de vivre
ligne verticale 7 ~ À la douleur que j'ai
ligne verticale 8 ~ que j'ai

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(3)La calligraphie est l'art national de la Chine ~ Le tango est la danse nationale de l'Argentine.

  • Tout d'abord, permettez-moi d'exposer brièvement les origines et l'esprit de la calligraphie chinoise et du tango argentin.
  • Dans son ouvrage 《Élégance et Rythme》(风姿流韵), Yu Ping (于平) décrit ainsi: "Lorsque le tango devient un objet d'étude pour l'anthropologie culturelle de la danse, de nombreux chercheurs soulignent qu'il s'agit d'une danse tournée vers l'introspection, une mélancolie métamorphosée en pas. Son rythme, sa mélodie et jusqu'à ses mouvements de pieds sont imprégnés de l'histoire de la nation argentine, devenant le symbole de son esprit." "Les habitants de Buenos Aires ne sourient ni ne s'abandonnent à la frivolité en dansant le tango ; ce qu'ils expriment, c'est une passion chargée de secrets enfouis… Un Argentin qui danse le tango médite sur son propre destin et exprime sa compréhension tragique de la vie."
  • La calligraphie chinoise, quant à elle, puise ses origines dans l'observation par les anciens [des formes sinueuses des étoiles, des motifs sur les carapaces de tortues et des traces d'oiseaux, synthétisant toutes les beautés pour créer les caractères]. Partant de lignes primitives issues de l'écriture pictographique, elle a progressivement évolué vers un art du trait et du point, exigeant une maîtrise subtile du pinceau et un souffle vivant. Depuis l'Antiquité, la pratique de la calligraphie a constitué l'initiation à l'éducation esthétique des Chinois: l'apprenant perçoit, à travers les montées, les pressions, les tournants et les ruptures du pinceau, les formes du monde et le rythme de la vie, élevant ainsi la calligraphie au rang d'art d'expression personnelle et de suggestion poétique. Comme l'écrivait Han Yu (韩愈 768–824) dans sa [Préface pour Gao Xian]: "Autrefois, Zhang Xu (张旭) excellait dans la cursive. Il ne cultivait aucun autre talent. Joie, colère, détresse, tristesse, sérénité, ressentiment, nostalgie, ivresse, ennui, indignation — dès qu'une émotion ébranlait son cœur, il la libérait dans l'écriture cursive." Les anciens croyaient profondément que la calligraphie était une pratique de méditation et d'apaisement de l'esprit, capable de chasser les pensées parasites et de dissoudre les nœuds intérieurs. Une pratique assidue permettait non seulement de cultiver le tempérament, mais aussi de prolonger la vie. Dans la société traditionnelle, il était courant d'accrocher des œuvres calligraphiques lors des mariages, des funérailles ou des célébrations, et certains leur attribuaient même le pouvoir d'éloigner les esprits maléfiques. Quant aux demeures des lettrés et des personnalités distinguées, comment auraient-elles pu s'en passer ? Jardins célèbres, pavillons élevés, artères animées, ponts majestueux, tavernes ou échoppes — partout, sa trace était visible. À travers l'accumulation de plusieurs millénaires d'histoire, les techniques et l'esprit de la calligraphie n'ont cessé de se sublimer, faisant d'elle un trésor culturel unique et emblématique de la Chine.

(4)Dialogue interartistique entre la calligraphie chinoise et le tango argentin

  • Toute danse peut, à un certain degré, inspirer des images pour la création calligraphique. Cependant, si l'on choisit une danse véritablement en résonance avec cet art, il devient possible d'établir des correspondances sur davantage de dimensions, permettant ainsi d'interpréter la beauté dynamique de la calligraphie de manière plus concrète et plus profonde. Dans mon ouvrage publié en 1998, «La calligraphie chinoise, Art abstrait, Peinture de l'esprit》~ [La danse de l'épée de Dame Dong Sun], a été le premier à explorer les liens entre la danse et la calligraphie. Ce texte tentait d'utiliser la danse de salon, familière aux publics tant oriental qu'occidental, comme métaphore, dans l'espoir de guider le lecteur vers une compréhension accessible des techniques calligraphiques. Cependant, la danse de salon, tant sur le plan formel que spirituel, conserve finalement un certain écart avec la calligraphie.
  • Le ballet, en tant qu'art chorégraphique mondialement reconnu, présente une analogie potentielle avec la calligraphie chinoise : la précision des pointes pourrait évoquer la subtilité du maniement de la pointe du pinceau (锋杪). Cependant, le système technique du ballet, hautement codifié et ornemental, s'éloigne dans une certaine mesure des mécanismes physiologiques naturels du corps. Cette divergence contraint souvent la carrière des danseurs, les obligeant à quitter la scène à leur apogée en raison des limites physiques imposées par la discipline. De plus, le ballet exige des prédispositions corporelles exceptionnelles pour atteindre l'excellence. L'exemple de la grande pédagogue Agrippina Vaganova est révélateur : elle a choisi de se retirer de la scène à l'âge de 37 ans, au sommet de son art, par une conscience aiguë des contraintes liées à l'âge et aux capacités physiques. Ce cas illustre la fragilité intrinsèque de la pratique balletique face au temps, contrairement à la calligraphie, qui peut être cultivée et approfondie tout au long de la vie.
  • En comparaison, l'art de la calligraphie apparaît bien plus accessible, libéré des contraintes strictes de l'âge ou des dispositions physiques. Qu'il s'agisse d'un enfant ou d'un aîné, d'un lettré ou d'un militaire, chacun peut s'immerger dans le plaisir du pinceau et de l'encre. Lorsque le pinceau est en mouvement, des doigts jusqu'à l'ensemble du corps, les os, les muscles, les articulations et même le rythme respiratoire entrent dans un état de mouvement naturel et harmonieux. Comme l'exprimait avec émotion Ouyang Xiu (欧阳修), l'un des Huit Maîtres des Tang et des Song: "Depuis ma jeunesse, j'ai aimé bien des choses ! Mais à partir de la cinquantaine, peu à peu, je les ai abandonnées. Certaines m'ont lassé, d'autres que j'aimais encore, mes forces n'ont pu les soutenir. Ce qui, plus le temps passe, s'approfondit et ne me lasse jamais, c'est l'art de l'écriture." À l'âge avancé de quatre-vingt-neuf ans, le grand calligraphe de la dynastie Ming Wen Zhengming (文徵明) acheva sa célèbre copie du [Rhapsodie de la Falaise rouge], saluée par la postérité comme d'une [élégance déliée et d'une vitalité spirituelle volante] (潇洒流落, 翰逸神飞), atteignant véritablement le royaume suprême où [l'homme et l'écriture parviennent ensemble à la maturité] (人书俱老).
  • Le tango argentin et la calligraphie chinoise sont tous deux des arts accessibles et inclusifs, sans distinction d’âge. Dans ma quête des origines chorégraphiques de la calligraphie, j’ai étudié successivement la danse de salon, le tango argentin et le ballet auprès de professionnels, afin d’éprouver personnellement les mécanismes du mouvement dansé et du corps humain, puis d’en tirer des principes applicables au maniement du pinceau. L’enseignement de la danse occidentale, qu’il s’agisse de la transmission d’images poétiques ou de l’analyse gestuelle, se distingue par sa systématisation et sa méthodologie. Cette approche pédagogique a profondément influencé ma propre vision de l’enseignement de la calligraphie.
  • D’autre part, le rôle de Jean-Yves Pelletier (柏钟义), mon disciple en calligraphie et partenaire de danse, a été indispensable. Après avoir longuement étudié la calligraphie, il a suivi avec moi des cours de tango argentin. Tout au long de ce processus, nous avons vécu une expérience riche d’enseignements, mettant en pratique et vérifiant ensemble les multiples résonances entre les deux arts, tant sur le plan physiologique que psychologique. Parmi toutes les danses, le tango argentin s’est révélé particulièrement adapté à une intégration dans l’enseignement de la calligraphie. Son rythme dynamique, son dialogue corporel et sa gestion de l’espace entrent en résonance profonde avec le souffle du pinceau, le contrôle du corps et la composition spatiale propres à la calligraphie.
  • Le contenu qui suit explorera d'abord la dimension abstraite de ces deux arts croisés, avant d'entrer dans l'interprétation concrète de leurs techniques. Nous maintiendrons toujours une métaphore centrale : la personne qui manie le pinceau est comme le guide (leader), et le pinceau est le partenaire qui le suit. Le tango argentin est une danse de marche improvisée sur la musique, exécutée par deux personnes enlacées. Le guide et le suiveur communiquent par le contact des bras et de la poitrine, engageant un dialogue silencieux et intuitif. L’enlacement du tango, à l’image de la tenue du pinceau en calligraphie, est un art du présent vivant où le corps sert de médiateur essentiel.

Créer une atmosphère d'imaginaire

calligraphie chinoise de Ngan Siu-Mui, Créer une atmosphère d'imaginaire
Créer une atmosphère d'imaginaire

Calligraphie ~ Beauté dynamique [Le mouvement qui apparaît dans la quiétude]

Tango ~ Beauté statique [la quiétude apparaît dans le mouvement]


Les danseurs de tango modifient sans cesse leur posture corporelle.
Il faut donner une sensation de centre de gravité stable, tout en offrant un espace où le corps cède et s'adapte avec justesse.
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Tout comme
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En calligraphie, la structure de chaque caractère doit avoir un centre de gravité stable,
tandis que la répartition des traits et des points doit être harmonieuse et ordonnée.

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A. La dimension abstraite de la calligraphie chinoise et du tango argentin

1. [La force du pinceau ~ une force illusoire] (笔力 ~ 虚幻之力)

  • La comparaison entre calligraphie et danse trouve son illustration historique la plus célèbre dans le cas du calligraphe de la dynastie Tang, Zhang Xu (张旭 685–759), dont la maîtrise de l’écriture cursive s’est épanouie après avoir observé la danse de l’épée de Madame Gongsun (公孙大娘). Il y perçut les mouvements ascendants et descendants, les rotations et les flux rythmiques transposables au pinceau. Zhang Xu, créateur du « style fou » (狂草), a élevé la calligraphie à un art d’expression passionnée et libérée — ses traces d’encre déploient un univers de formes, rapides comme l’éclair et le tonnerre, traversant l’espace en une continuité ininterrompue. Bien que d’une extrême audace, son style ne perd jamais sa discipline structurelle ; surnommé « Zhang le Possédé » (张颠), son influence sur les générations suivantes fut profonde. Le moine fou Huaisu (怀素 737–799) hérita de son legs et développa davantage une cursive libre unique, résumée par l’expression [la folie succédant à la possession] (以狂继颠). Tous deux sont vénérés comme [Saints de la Cursive] (草圣). Depuis lors, la dimension chorégraphique de la calligraphie fut établie, et l’écriture cursive devint le style le plus apte à exprimer cette imagerie dynamique. Cependant, pour la majorité des pratiquants de la calligraphie, les mécanismes internes et la signification esthétique de cette « danse du pinceau » demeurent une terre vague et floue. L’auteur considère que Zhang Xu fut en réalité inspiré par la [force illusoire] (虚幻之力) de la danse de l’épée de Madame Gongsun, à travers laquelle il saisit l’imagerie et le royaume spirituel du mouvement du pinceau.
  • Le théoricien de la danse chinoise Yu Ping (于平), dans son ouvrage《Élégance et Rythme》(风姿流韵), propose: "Le danseur crée l’image d’une “force illusoire”. Cette “force illusoire” n’est pas une force au sens physique, mais une expression dynamique immatérielle et émotionnelle." La [force illusoire] est considérée comme la manifestation extérieure de la vie intérieure du danseur, ainsi que l’expression symbolique de ses émotions et conceptions. En écho à cela, la [force du pinceau] (笔力) du calligraphe est également une image de force illusoire. Elle n’est pas seulement la trace laissée par le mouvement de l’encre sur le papier, mais bien l’incarnation concrète des émotions, de l’esprit et du tempérament intérieurs de celui qui écrit. Tous deux, par une technique maîtrisée, transforment l’état d’esprit de l’instant en une [force illusoire]. C’est précisément pourquoi les anciens ont qualifié la calligraphie de [peinture de l'esprit] (心画) — une synthèse aussi juste que profonde.
  • Le théoricien de la dynastie Song, Jiang Kui (姜夔 1155–1209) écrit dans Suite aux Règles de la Calligraphie: "J’ai observé les œuvres des maîtres anciens - chaque point et chaque trait vibrent, comme si l’on voyait le moment même où le pinceau était en mouvement." Dès la dynastie Han de l’Est, Cai Yong (蔡邕 133–192) affirme dans 《Les Neuf Énergies》(九势): "Cacher la pointe à l’entrée, protéger l’extrémité à la sortie — la force réside au cœur du caractère; quand le pinceau s’abat avec puissance, c’est la beauté de la peau et de la chair." Plus tard, sous les Tang, Sun Guoting (孙过庭 646–691) précise: "Là où convergent toutes les subtilités, il faut préserver la force osseuse; une fois l’ossature établie, on y ajoute la vigueur et la douceur." Ces maîtres, à travers les époques, s’accordent pour souligner que la [force du pinceau](笔力) en calligraphie est une force illusoire, mais qu’elle constitue le fondement même du souffle vital et de l’éclat spirituel de l’écriture.

2. [Cœur ouvert, esprit apaisé ~ Plaisir immédiat] (心旷神怡 ~ 快感)

  • La calligraphie et la danse sont toutes deux des arts imprégnés d’un dynamisme vivant, dont la vitalité s’étend du créateur au spectateur. Le danseur [danse par ses pieds] (足之蹈之), offrant aux yeux de l’observateur une grâce en mouvement; le calligraphe [danse par sa main] (手之舞之), faisant jaillir sous le regard du spectateur une encre qui pulse et respire.
  • Tous deux sont des arts dont l’essence réside dans le mouvement au fil du temps, étendant ce processus créatif dynamique à l’expérience esthétique du spectateur. Le danseur perçoit corporellement le mouvement de sa propre danse, tandis que le spectateur ne peut en saisir que les transformations visuelles pour en tirer un plaisir immédiat. Le calligraphe, lui, ressent à la fois le rythme et la force du pinceau en action, tout en voyant la trace de l’encre danser sur le papier ; le spectateur, face à ces traces figées, perçoit la dynamique et la vitalité cristallisées entre les lignes, atteignant ainsi un état de cœur ouvert et d’esprit apaisé. En d’autres termes, l’expérience esthétique de ces deux arts dépend de l’engagement actif du spectateur, qui, par la vision et l’imagination, reconstruit le processus mouvant et changeant de la création artistique, accomplissant ainsi une seconde création de l’art dynamique dans son propre esprit.

3. [En se concentrant pour entrer dans le royaume ~ L'esprit voyage, le cœur s'envole] (凝神入境 ~ 心驰神往)

  • Le danseur de tango doit laisser son esprit s'évader et son cœur s’envoler, s’immerger pleinement dans la mélodie, ne faire qu’un avec le rythme, laisser ses émions intérieures affleurer, et que son corps y réponde naturellement, tout en restituant chaque pas avec précision grâce à sa maîtrise technique. Le danseur doit interpréter la musique avec une imagination riche et une sensibilité profonde : si le mouvement est trop lent, il risque la lourdeur ; s’il est trop rapide, il verse dans la précipitation. Ce n’est qu’en ajustant parfaitement les tempos, en marquant clairement les rythmes, que l’on peut révéler la finesse et la puissance émotive de la danse.
  • Lors de la pratique calligraphique, l’artiste doit se concentrer pour entrer dans le royaume de l’encre – l’esprit saisit l’intention de l’image, la main y répond, et par un contrôle subtil, il maîtrise le flux de l’encre. L’instant où l’encre pénètre le papier de riz est comparable à la conversation instantanée entre les pieds du danseur de tango et le sol: ni rectifiable, ni hésitable. Le danseur, l’esprit voyageant au rythme de la musique, ne danse pas pour les pas, mais avance et recule avec liberté, sans entrave à son mouvement. Le calligraphe habile, [En se concentrant pour entrer dans le royaume] (凝神入境), unit l’intention au pinceau, ce que le cœur conçoit, la main l’exécute, maniant le pinceau avec aisance grâce à une technique parfaitement maîtrisée.

4. [Force d’endurance (Force Yin) ~ Souplesse et résilience] (忍力-陰力 ~ 柔韧)

  • Le tango et la calligraphie poursuivent tous deux une haute synergie entre l'intention et le corps. En apparence, ils ne sont que mouvements corporels ; en réalité, ils s'appuient sur les fluctuations émotionnelles pour réguler la force intérieure, permettant à celle-ci de se révéler avec aisance. La détente de l'esprit est la clé pour que le danseur ou le calligraphe conserve la souplesse et la flexibilité du corps, permettant aux gestes d'être fluides et naturels, tout en laissant de l'espace à la respiration et aux ajustements spontanés. Les pas de danse ou les traits du pinceau doivent suivre la dynamique du moment et se transformer avec le mouvement : voilà le fondement essentiel pour atteindre l'excellence en danse ou en calligraphie. Si le corps se raidit et perd sa souplesse, le danseur ou le calligraphe se retrouvera alors dans l'impasse de l'immobilité contrainte, où les pas ou les traits deviennent hachés, divergents, et peinent à atteindre l'harmonie et la résonance.
  • La merveille du pinceau réside dans sa souplesse et son élasticité. Cai Yong (蔡邕 133-192 ap. J.-C.) de la dynastie des Han de l'Est écrit dans 《Les Neuf Énergies》(九势): "Quand l'énergie vient, on ne peut l'arrêter; quand elle s'en va, on ne peut la retenir. Seul un pinceau souple permet de produire des merveilles." Ces mots soulignent non seulement la capacité du pinceau à générer d'innombrables variations grâce à sa flexibilité, mais suggèrent aussi que le calligraphe doit posséder une souplesse et une sensibilité équivalentes pour suivre le flux de l'énergie et créer des images à l'encre extraordinaires. Entre les mains d'un maître, un pinceau de qualité doit être tel un partenaire de danse exceptionnel, répondant avec naturel et fluidité aux impulsions de celui qui le guide.
  • La calligraphie et le tango accordent toutes deux une importance primordiale à la force d'endurance (Force Yin) — une puissance intériorisée, retenue mais prête à jaillir, qui diffère radicalement de la force expansée et extériorisée. Lors du maniement du pinceau, la pointe doit effleurer le papier sans appuyer brutalement, évitant ainsi la raideur ; dans la danse, les pieds doivent frôler le sol comme une plume, loin de tout martèlement pesant. Ce n’est qu’en maintenant la souplesse et la vivacité du corps que cette force retenue peut circuler librement, permettant au trait calligraphique comme au pas de danse de s’enchaîner avec fluidité et continuité, portés par une énergie toujours présente, jamais épuisée.

5. [Créer une atmosphère d'imaginaire] (营造意象)

  • L’imitation est une capacité humaine unique et essentielle, qui constitue la pierre angulaire de notre apprentissage, de notre cognition et même du développement culturel. Cependant, tout comme dans la vie, l’imitation dans le tango n’est qu’un point de départ ; le véritable art réside dans l’intégration d’un style personnel. Dans le tango, les pas ne sont pas la reproduction de modèles fixes, mais plutôt [Créer une atmosphère d'imaginaire] (营造意象) déclenchée naturellement lorsque le danseur, immergé dans la musique, unit son corps et son esprit. Les mouvements du corps dans une conscience profonde révèlent souvent des niveaux d’expression plus riches et plus profonds. De même, si le calligraphe est imprégné d’une intention sensible, il peut éveiller l’imagination, guider le pinceau avec vigueur et liberté, et se livrer à l’écriture avec aisance. À ce moment-là, l’écriture ne se limite plus à la transmission du sens des mots, mais devient un flot intérieur de [Créer une atmosphère d'imaginaire].
  • Le danseur n’est jamais seulement une réponse mécanique à une stimulation sensorielle, pas plus que le calligraphe n’est un simple copiste de caractères. Ils insufflent leur réflexion personnelle et leur sensibilité dans chaque pas et chaque trait de pinceau. L’expressivité de la danse et de la calligraphie provient précisément de l’émergence continue de l’image poétique [意象] – celle-ci influence subtilement l’élan de chaque mouvement, la modulation de chaque courbe. Chaque danseur et chaque calligraphe tisse, à sa manière unique, cette structure intérieure subtile en une œuvre d’art complète et émouvante.
  • Dans le premier chapitre de mon modeste ouvrage «Calligraphie chinoise, art abstrait, peinture de l'esprit» publié en 1998, j’explique la notion de création d’images poétiques: "L’image poétique est un concept que l’artiste forme par une observation silencieuse et prolongée des formes et dynamiques de l’univers, nourrie par sa sensibilité personnelle, ses émotions et sa culture. Lors de l’écriture, il révèle cette image à travers des traits uniques, en exploitant les propriétés du pinceau et du papier – c’est là l’esprit de l’art calligraphique. Par exemple, Dame Wei (272-349) de la dynastie Jin décrit un point comme [une pierre tombant du haut d’un pic] (高峰坠石) et un trait horizontal comme [des nuages s’étendant sur mille li] (千里阵云) … (Pour consulter l’intégralité du texte, rendez-vous sur le site ngansiumui.com)

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En effet, entre ciel et terre, au sein comme au-delà du monde humain, tout ce que l’œil perçoit et que l’oreille entend — chaque événement, chaque objet — peut éveiller l’inspiration de la création calligraphique et devenir une source pour faire naître l’image intérieure. Les quelques œuvres présentées ici sont des tentatives nées d’un tel état d’esprit, guidées par une curiosité pure et un désir d’exploration, et pourtant, j'y offre ma propre joie tranquille.

calligraphie chinoise de Ngan Siu-Mui, Créer une atmosphère d'imaginaire, Danse des oies blanches
Ngan Siu Mui ~ 2005
Écriture cursive ~ Danse des oies blanches
Danser pour l'émerveillement de vos yeux.
Acrylique、Toile, 92x92 cm
calligraphie chinoise de Ngan Siu-Mui, Créer une atmosphère d'imaginaire
Ngan Siu Mui ~ 2005
Écriture cursive et sigillaire ~ Combinaison de lignes
Fusion des énergies ~ Yin et Yang
Pigments et toile occidentaux, 92x92 cm
calligraphie chinoise de Ngan Siu-Mui, Créer une atmosphère d'imaginaire, Grimpantes et calligraphie chinoise
Ngan Siu Mui ~ 2006
Écriture cursive ~ Grimpantes et calligraphie chinoise
Ne pas envier, ne pas convoiter
Encre de Chine, pigments et papier occidentaux, 41x49 cm
颜小梅书法, 营造意象 柳枝汉字
Ngan Siu Mui ~ 2006
Écriture cursive ~ Saules et calligraphie chinoise
Danse enivrée
Encre de Chine, pigments et papier occidentaux,, 46x63 cm
calligraphie chinoise de Ngan Siu-Mui, Créer une atmosphère d'imaginaire, Chine unie
Ngan Siu Mui ~ 2005
Écriture cursive ~ Chine unie (De gauche à droite)
2005 NGan Siu Mui écrit sur les phénomènes célestes
Encre de Chine et papier, 100x100 cm

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6. [Improvisation créative] (即兴创作)

  • Ce qui fascine le plus dans le tango argentin et la calligraphie, c’est cette [Improvisation créative] (即兴创作) – qui crée du possible là où il semblait n’y en avoir point. Leur mystère réside dans l’instant: comment mobiliser l’énergie disponible, choisir le geste le plus juste, saisir avec précision la suggestion du partenaire (ou capter l’état présent du pinceau), pour s’élancer dans un acte créatif unique. Le tango n’est pas un monologue, pas plus que la calligraphie n’est un tracé inconscient. Le guide et le partenaire, la main et le pinceau – les deux parties doivent posséder une souplesse corporelle et une technique adaptée. Chaque mouvement doit s’ajuster à la réponse du partenaire (ou à la réaction de la pointe du pinceau), tout en dialoguant intérieurement avec l’image poétique (意象), afin d’harmoniser instantanément le corps entier et d’accomplir cette [Improvisation créative] (意象), à la fois coordonnée et synchrone.

7. [L'intention précède le pinceau ~ Motivation] (意在笔先)

  • Chaque mouvement du tango naît d’une [Motivation]. Le corps semble immobile, mais sous cette surface coule une eau profonde – il est en état de tension retenue, prêt à se déployer. Tout cela s’enracine dans la relation calme et sensible établie par l’étreinte entre les partenaires, ouvrant ainsi un processus dynamique, progressif et toujours renouvelé. Le déploiement de chaque geste doit être porté par un foyer d’intention, afin que chaque pas s’inscrive dans une forme de nécessité, et non dans l’arbitraire. À cause précise, effet juste ; une impulsion sans foyer perdrait sa cohérence, sa force motrice et sa vitalité intérieure. L’impulsion est précisément la condition préalable et le facteur déterminant qui permet au guide de faire naître le mouvement.
  • En calligraphie, l’expression [l’intention précède le pinceau] (意在笔先) révèle l’importance fondamentale de l’impulsion créatrice. La véritable force motrice du geste doit émaner de l’intériorité, c’est pourquoi la calligraphie est aussi nommée [la peinture du cœur] (心画 peinture de l'esprit). C’est seulement lorsque l’on [saisit par le cœur et répond par la main](得于心而应于手) que l’on peut atteindre cet état où [la main ne guide plus le mouvement, c’est le poignet qui le conduit; et si le poignet conduit le mouvement, c’est le cœur qui en est le maître]. Sans la guidance d’une [intention préalable], tout n’est plus que traces désordonnées – comment alors parler de [composition du blanc] (布白) ou d’énergie vitale sous la pointe du pinceau!
  • Dans l’étreinte serrée du tango, les indications du guide doivent être claires et précises, tout en restant calmes et détendues, afin que le partenaire puisse les percevoir distinctement et y répondre avec aisance. Ce principe trouve un écho exact en calligraphie: la main qui tient le pinceau et la pointe de celui - ci doivent avancer en parfaite synergie. La danseuse peut s’adapter avec souplesse – retardant, déviant, voire interrogeant de manière créative la proposition du guide – ce qui insuffle au dialogue dansé défi et plaisir, et met à l’épreuve la capacité d’adaptation du guide. De même, lorsque le pinceau avance sur le papier, ses poils peuvent se disperser ou se déformer sous l’effet de la friction ; c’est alors la maîtrise subtile du calligraphe qui doit corriger et recentrer la pointe. Bien entendu, le tango nécessite un partenaire en harmonie, tout comme la calligraphie ne saurait exister sans un bon pinceau entre les mains.

8. [Espace de quelques pouces] (方寸空间)

  • Le tango est un art empreint de mystère. Ses mouvements, nés dans le silence de l’étreinte et de l’enlacement, tantôt s’épanouissent, tantôt se retiennent, exprimant avec pudeur les émotions complexes et changeantes de l’âme humaine. Jiang Chengqing (姜澄清 1935-2018), critique d’art chinois spécialisé en peinture et calligraphie, écrivait dans ses 《Causeries sur la culture de la calligraphie》 (书法文化丛谈): "La calligraphie est l’art le plus subtil et le plus profond; dans un espace de survie extrêmement restreint, elle crée des formes belles et infinies, voilées sans être obscures, exprimant avec retenue la profusion des sentiments humains." L’une et l’autre sont des arts qui cherchent la liberté dans la contrainte, déployant la grandeur du monde en un [espace de quelques pouces].
  • En dansant le tango, le danseur investit tout son esprit dans la musique au sein d’un espace restreint. L’intérieur saisit une intuition, le corps y répond, et chaque pas s’exprime avec précision grâce à une technique raffinée. Le danseur doit interpréter la musique avec une imagination riche et une sensibilité profonde : si le mouvement est trop lent, il risque la rigidité ; trop rapide, il verse dans la superficialité. Ce n’est qu’en ajustant les tempos avec justesse et en marquant clairement les rythmes que l’on peut révéler la finesse émotionnelle et la puissance narrative de la danse. De même, lorsqu’il pratique la calligraphie, l’artiste se concentre dans l’espace d’un souffle, l’esprit tourné vers l’image intérieure de l’encre et du trait. Ce que le cœur perçoit, la main l’exécute ; par un contrôle subtil, il module le flux de l’encre, rendant visible le rythme de chaque segment du trait. Guidé par l’image mentale, le calligraphe avance avec le pinceau : il soulève, il pose, tantôt vif, tantôt retenu, libre d’aller et de s’arrêter. Ainsi l’œuvre transcende-t-elle naturellement l’ordinaire, rayonnante d’une vitalité qui semble venue d’ailleurs.

9. [Tel la personne] (如其人)

  • Les pas de base du tango argentin sont simples, tout comme les traits élémentaires de l’écriture chinoise – tous deux naissent d’une forme extrêmement dépouillée pour générer d’infinies variations expressives. Qu’il s’agisse du danseur ou du calligraphe, chacun jouit d’une liberté d’improvisation instantanée, capable de recomposer mouvements et traits dans l’instant. Précisément parce qu’ils ne recherchent pas la perfection ornementale ou codifiée du ballet ou de la typographie, ils permettent plus aisément de dépasser l’apparat technique pour laisser transparaître les qualités personnelles et l’essence intime de l’individu. Ainsi, reconnaître un danseur ne nécessite pas de distinguer son visage, mais simplement d’observer le rythme de sa gestuelle ; de même, apprécier une calligraphie permet, à travers les fluctuations du trait, d’entrevoir le tempérament de celui qui l’a tracée. Comme le dit l’adage ancien: "L’écriture est semblabilité : semblable à ses connaissances, semblable à sa personne, semblable à son intention – en somme, semblable à l’homme tout entier." La trace de l’encre est le prolongement des mouvements du cœur ; la grâce du geste dansé est la projection d’un caractère. Xiang Mu (項穆 1550-1600) de la dynastie Ming l’exprime plus directement dans son 《Discours élégant sur la calligraphie》(书法雅言): "Puisque la qualité morale de chacun diffère et que les tempéraments varient, la manière dont s’exprime le pinceau révèle spontanément droiture ou détournement." Ce passage célèbre sur l’art de l’écriture pourrait tout aussi bien s’appliquer à la qualité [Tel la personne] (如其人) du tango – le monde intime de l’être finit toujours par se dévoiler, sans possibilité de dissimulation, dans les formes dynamiques qu’il crée.

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Œuvres calligraphiques de Jean-Yves Pelletier

Œuvres calligraphiques de Jean-Yves Pelletier, Extrait calligraphié d’après le San Shi Pan
Jean-Yves Pelletier (柏钟义)
Écriture sigillaire
Extrait calligraphié d’après le San Shi Pan
Œuvres calligraphiques de Jean-Yves Pelletier, Extrait calligraphié en écriture chancellerie de Deng Shiru
Jean-Yves Pelletier (柏钟义)
Extrait calligraphié en écriture chancellerie de Deng Shiru
2015
Œuvres calligraphiques de Jean-Yves Pelletier, 灯火夜深书有味
Jean-Yves Pelletier (柏钟义)
écriture courante
La nuit profonde, à la lumière de la lampe, le livre dégage une saveur subtile
2008, 35x70 cm
Œuvres calligraphiques de Jean-Yves Pelletier, Une stratégie parfaitement assurée
Jean-Yves Pelletier (柏钟义)
Calligraphie chancellerie ~ Une stratégie parfaitement assurée
Œuvre de démonstrations de calligraphie de Jean-Yves Pelletier, [Exposition d'art asiatique], Séoul, Corée du Sud]
Jean-Yves Pelletier (柏钟义)
Œuvre de démonstrations de calligraphie
[Exposition d'art asiatique], Séoul, Corée du Sud]
2008

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B. Les correspondances techniques entre la calligraphie chinoise et le tango argentin

1. [Tenue du pinceau ~ Étreinte circulaire] (执笔 ~ 环抱)

  • Aucune autre danse ne met autant l'accent sur la manière dont les deux partenaires Étreinte Circulaire que le tango argentin. Une étreinte juste permet aux danseurs de se relier étroitement, de percevoir avec certitude le centre de gravité de l'autre et de former une unité où leurs énergies mutuelles s'unissent pour avancer, reculer ou tourner. Par le contact des bras et de la poitrine, ainsi qu'une distance spatiale appropriée, l'homme et la femme établissent un dialogue silencieux. Cette étreinte des bras est le point de départ du mouvement ; seule une approche subtile et ajustée permet à leurs perceptions de résonner en harmonie, et aux pas de se répondre dans le flux du geste, sans jamais se contredire. Guider et suivre vont bien au-delà d'une simple poussée ou traction des bras : cela naît de l'inclinaison légère du buste, de la rotation de la colonne vertébrale, du transfert du poids, voire même de la transmission du souffle dans l'espace d'une respiration. Le tango est une symphonie corporelle totale, où deux êtres trouvent l'équilibre et l'harmonie dans le mouvement. Si l'on se contente de pousser ou tirer brutalement avec le haut du corps, les pas deviennent raides, saccadés, et perdent toute grâce fluide.
  • Dans la calligraphie, celui qui écrit est le guide actif, et le pinceau le partenaire réceptif. La position, l’angle et la pression des doigts sur le pinceau doivent suivre le principe [des doigts serrés et du creux de la main ouvert] (指密拳空). [Doigts serrés] (指密) signifie que la main et le pinceau s’unissent comme deux danseurs enlacés, ne formant plus qu’un ; [Creux de la main ouvert] (拳空) évoque l’espace nécessaire préservé entre les partenaires, une distance qui permet la sensibilité et la liberté. Ce n’est qu’ainsi que la force du corps tout entier peut se transmettre avec aisance jusqu’à la pointe du pinceau. Le calligraphe perçoit alors avec finesse chaque nuance du rythme de la pointe sur le papier, et peut moduler en conscience la légèreté ou la force, la rapidité ou la lenteur, les soulèvements et les pressions, les tournants et les arrêts. Alors seulement s’accomplit une véritable correspondance fluide entre le cœur et la main.
  • Le pinceau avançant sur le papier ne trace pas seulement des caractères, il laisse la marche du cœur ; l’encre pénétrant la feuille n’y dépose pas qu’une trace noire, elle étire l’émotion et le souffle. La calligraphie n’est pas seulement l’écriture de mots – c’est une danse pleine de passion, de rythme et d’intelligence entre le calligraphe, son pinceau, son encre et le papier.

2. [La danse des mains ~ La danse des pieds] (手之舞 ~ 足之蹈)

  • Le danseur [danse des pieds] (足之蹈), transformant rythmes intérieurs et émotions en mouvements corporels qui se déploient sous les yeux du spectateur en une grâce visible. Ainsi, l’art du mouvement s’étend du créateur à celui qui le contemple. Le tango, fondé sur la marche, repose essentiellement sur l’apprentissage de la cocréation avec le partenaire dans le déplacement. Le guide n’exécute pas seulement des pas avec les pieds; il doit s’engager tout entier pour conduire celui qui suit. Depuis la plante des pieds ancrée au sol, l’impulsion traverse genoux, hanches et colonne vertébrale pour remonter vers le buste, où l’inclinaison du thorax et le transfert du centre de gravité transmettent une intention claire. C’est cet engagement corporel total qui donne à la danse sa fluidité dynamique et la remplit d’une vie mouvante.
  • Le calligraphe [danse avec sa main] (手之舞). La maîtrise du pinceau exige que la force dynamique du corps soit transmise avec précision jusqu’à l’extrémité de la pointe – cela ne peut être accompli par la seule puissance des doigts ou du poignet. Il faut mobiliser le poignet, le coude, l’épaule, et même engager la force des reins dans une coordination harmonieuse, afin que le trait réponde parfaitement à l’intention du cœur et prenne vie sous les yeux du spectateur comme une trace d’encre vibrante et pleine de souffle. Si l’on se contente de tirer le pinceau avec les doigts, les lignes resteront molles et dénuées d’âme.
  • Comme l'a perçu Jiang Kui (姜夔 1155-1209) des Song du Sud dans sa Suite des 《Traités de Calligraphie》(续书谱): "J’ai souvent observé les œuvres célèbres des anciens. Il n’en est pas une où les points et les traits ne vibrent, comme si l’on voyait le moment même où le pinceau fut manié." La trace d’encre, immobile en apparence, semble vibrer sans cesse parce qu’elle renferme la dynamique entière du geste créateur, permettant au spectateur des générations ultérieures d’entrevoir l’instant où l’artiste a levé son pinceau. Cela fait écho à la réflexion intemporelle de Cai Yong (蔡邕 133-192) des Han de l’Est dans《Les Neuf Énergies》(九势): "Garder la tête cachée et protéger la queue, la force réside au cœur du caractère; lorsque le pinceau descend avec énergie, c’est la beauté de la peau et de la chair." La [force] (力), semblable aux tendons et aux os dissimulés dans les traits ; la [beauté] (丽), telle une peau saine et lumineuse que le pinceau caresse.

3. [Pointe dressée ~ Le centre de gravité fermement ancré] (立锋 ~ 重心站稳)

  • L’ancrage du centre de gravité et la [pointe dressée] (立锋) sont au cœur de la danse et de la calligraphie, reliant ces deux arts par un équilibre profond et un contrôle conscient.
  • Dans le tango argentin, le danseur doit étirer et aligner son corps de bas en haut, maintenir un axe central droit, et stabiliser tout son poids sur une seule jambe, enracinant son centre de gravité avec fermeté autour de la colonne vertébrale. Cette stance ancrée est le fondement de tous les pas complexes. Ce n’est qu’avec un centre de gravité fermement établi que les mouvements peuvent être exécutés avec clarté et netteté, que les signaux du guide sont transmis de manière précise, et que même dans les arrêts soudains ou les virages rapides, une tension à la fois maîtrisée et expressive peut être maintenue. Si l’ancrage du centre de gravité est perdu, la connexion entre les deux partenaires se brise, et la danse perd sa cohésion, ses pas devenant flous et dépourvus de force.
  • L’ancrage du centre de gravité dans le tango fait écho à la technique calligraphique du [Pointe dressée] (立锋). Il s’agit de l’état où, pendant le mouvement du pinceau, la pointe reste dressée et ferme, concentrant toute la force du geste à son extrémité. Si la pointe se tient droite, les traits gagnent en ossature et en vigueur, comme [un poinçon gravant le sable] (如锥画沙) – l’énergie traverse le papier. Si la pointe s’affaisse mollement sur la feuille, les lignes deviennent flottantes, fragiles, et perdent toute âme. Pour que la pointe se dresse, il ne suffit pas d’appuyer brutalement sur le papier. Le calligraphe doit mobiliser la force unifiée de tout son corps et, par un poignet stable et maître de la levée du pinceau, transmettre cette énergie avec précision et retenue jusqu’à l’extrémité la plus fine de la pointe. Comme l’écrit Sun Guoting (孙过庭 646-691) dans son 《Traité de calligraphie》(书谱): "Dans un seul trait, les montées et descentes varient à la pointe du pinceau; en un seul point, les torsions et les pauses se distinguent à l’extrémité du poil." Ces mots rappellent que les mille variations à l’échelle infime de la pointe reposent toutes sur un art du maintien de la [Pointe dressée] à son excellence.
  • La pointe du pinceau est au calligraphe ce que le pied est au danseur: si la pointe cherche à se dresser,le pied dansant cherche à s’ancrer. Lorsque la pointe du pinceau se tient sur le papier, une sensibilité subtile du poignet et des doigts perçoit le centre de gravité du fût convergeant vers la pointe – à l’image du danseur dont le poids du corps s’installe sur une seule jambe. Le maintien de la pointe (立锋) n’est pas une posture figée, mais l’union du stable et du vif ; son but est de permettre au trait de couler avec fluidité. De même, l’ancrage du danseur n’est pas une fin en soi, mais la condition pour danser avec plus de précision et de liberté.
  • Ainsi, que ce soit sur le papier de riz ou dans l’espace de la piste de danse, le maintien de la pointe et l’ancrage du centre de gravité – cet instant d’immobilité parfaite – deviennent la source d’énergie potentielle du mouvement à venir. Le déploiement du pinceau comme la rotation du corps reposent constamment sur la maîtrise de cet équilibre interne. C’est là que réside l’écho profond et essentiel entre la technique calligraphique et l’art du tango.

4. [Retarder le mouvement du pinceau ~ Suspension momentanée] (留笔 ~ 暂驻)

  • Les pas du tango et les traits de calligraphie peuvent tous deux être décomposés en trois phases: le départ, le déploiement (du départ à l'arrivée) et l'arrivée. La maîtrise de la vitesse et de la technique dans ces trois phases est essentielle. En calligraphie, on parle de [Retarder le mouvement du pinceau] (留笔) ; en tango, de [Suspension momentanée] (暂驻). Cette technique est précisément celle que la majorité des amateurs négligent ou peinent à assimiler.
  • Dans le tango, le déplacement d’un pas – de son départ à son arrivée – n’est jamais une simple translation dans l’espace. Le danseur doit s’appuyer sur l’ancrage de son centre de gravité et réguler librement sa vitesse en dialogue avec le rythme de la musique. Une subtile résistance contrôlée naît de l’opposition et du frottement entre les pieds et le sol, créant ainsi une [suspension momentanée] (暂驻). Cette suspension n’est pas un arrêt véritable, mais un rythme dans la continuité du mouvement, une respiration qui accumule l’énergie nécessaire à l’élan suivant. La beauté du tango réside précisément dans cette maîtrise du temps suspendu : il ne s’agit jamais de précipiter les pas, mais de se déplacer avec aisance entre accélération et retard, en utilisant la suspension pour atteindre chaque position prévue avec précision et élégance.
  • La [Suspension momentanée] (驻暂) du tango trouve son écho exact dans la pause du pinceau de la calligraphie. Le calligraphe doit manier le pinceau avec la pointe centrée, concentrant la force de tout son corps à l’extrémité du pinceau – centre de gravité de l’outil – comme le danseur ancre son propre centre. Ce n’est qu’ainsi qu’il peut maîtriser le flux et l’arrêt de l’encre, orchestrer avec précision les relèvements, les pressions, les pauses et les accélérations, et conduire le pinceau d’un trait, de son début à sa fin, avec une fermeté souple. Dans ce processus, l’usage de la [Retarder le mouvement du pinceau] (留笔) est décisif, particulièrement au milieu du tracé. Un retard subtil, volontairement maintenu, n’est pas une stagnation: il génère une résistance contrôlée par le frottement entre la pointe et le papier – ce que la tradition nomme [force de rétention] (涩势) , modulant ainsi la puissance et le rythme du geste. C’est seulement de cette manière que le trait acquiert sa profondeur et sa tridimensionnalité, comme sculpté dans l’espace du papier.
  • Dynastie Song, Ouyang Xiu (欧阳修 1007-1072) en a saisi l’essence avec profondeur: "Apprendre la calligraphie, c’est comme naviguer à contre-courant rapide; on y use toutes ses forces, sans pourtant quitter l’endroit d’où l’on est parti." Ces mots saisissent de façon vibrante le noyau de la [Retarder le mouvement du pinceau] (留笔). Ils expriment la résistance générée par le décalage contrôlé du geste: la pointe du pinceau avance lentement sur le papier imprégné d’encre, et pourtant, dans ses pauses et ses reprises, jaillit une force graphique stupéfiante – à l’image du combat éternel entre l’eau qui court et la barque qui tente de la remonter.

5. [Le cercle et le carré s’engendrent l’un l’autre ~ La fermeté et la souplesse se nourrissent mutuellement] (方圆互生 ~ 刚柔相济)

  • Le danseur prend son pied pour pointe du pinceau, chaque pas dessinant sur la toile invisible du sol des lignes en mouvement. Les courbes pures, souples et continues, expriment la fluidité; mais pour révéler une force vive et tranchante, il faut souvent interrompre l’arc, briser la continuité par des arrêts nets et des lignes droites. Ainsi, à travers l’alternance de courbes et de droites, le danseur module son énergie: parfois ferme, marquant des pauses nettes comme des accents; parfois doux, déroulant des enchaînements fluides comme une respiration. Dans ce jeu entre rigueur et grâce, le corps déploie un langage d’une tension poétique intense.
  • Cette dialectique de la fermeté et de la souplesse trouve un écho parfait dans la calligraphie. Les traits fondamentaux de l’écriture portent eux aussi deux orientations esthétiques qui se répondent avec grâce. Dans le principe du [droit qui révèle la courbe, courbe qui contient le droit] (直中见曲, 曲中见直), la ligne droite vigoureuse recèle une ondulation intérieure, lui donnant force sans raideur ; la courbe fluide intègre une tension droite, lui conférant douceur sans faiblesse. Fermeté et souplesse, en se fondant, engendrent une expression riche et pleine de tension. De plus, le trait angulaire (方笔), aux arêtes nettes, manifeste une énergie yang, solaire et affirmée ; le trait rond (圆笔), sinueux et continu, déploie une respiration yin, intime et enveloppante. Ainsi s’accomplit l’idéal [du cercle et du carré s’engendrant l’un l’autre, de la fermeté et de la souplesse se nourrissant mutuellement] (方圆互生, 刚柔相济) une unité au cœur de la contradiction, qui donne naissance à un art aux variations infinies, traversé par un souffle cohérent et vivant.
  • En observant la nature dans sa diversité, on constate qu’il n’existe presque jamais de ligne parfaitement droite. Qu’il s’agisse de la croissance des arbres, des courbes des montagnes ou des méandres de l’eau, toutes les formes mêlent droiture et sinuosité, débordant d’une vitalité organique. La calligraphie, en tant qu’art qui puise son inspiration dans la nature, aspire précisément à restituer cette vitalité naturelle.

6. [Dynamique et positionnement] (势位)

  • L’écriture et la danse accordent toutes deux une importance primordiale à l’anticipation de la [Dynamique et positionnement] (势位). Cet instant en apparence figé n’est jamais un véritable arrêt, mais la continuité du mouvement en gestation – le début secret de l’action suivante. Il est le pivot énergétique indispensable à toute séquence fluide et rythmée.
  • En calligraphie, le [Positionnement] (位) désigne la position concrète, l’orientation et la structure des traits et des caractères dans l’espace du papier. C’est un concept de répartition entre le tracé et le vide, mais aussi de composition équilibrée et stable. Le calligraphe planifie ce [位] en préfigurant mentalement la forme des caractères – [l’intention précède le pinceau] (意在笔先). Le [Dynamique] (势) renvoie quant à lui à la tendance au mouvement, à la force et au rythme inhérents aux traits et aux relations entre les caractères. C’est un concept dynamique et temporel, lié à la direction, à la vitesse et à l’énergie. Il se crée par la modulation du pinceau – rapidité et résistance – par la courbure ou la rectitude des lignes. Un caractère sur le papier, à travers les relèvements, les pressions, les pauses et les liaisons subtiles du pinceau, exprime un mouvement en suspens, comme s’il était sur le point de se déplacer dans une direction – voilà le [Dynamique]. Lors de l’exécution, le fût du pinceau n’est pas toujours perpendiculaire au papier; il s’incline légèrement selon l’élan du geste, vers la gauche ou la droite, penché ou redressé, afin de concentrer la [force dynamique] à la pointe. De même, le retour de pointe en fin de trait ne sert pas seulement à parachever le mouvement : il règle l’orientation de la pointe et prépare discrètement le départ du trait suivant, traçant déjà en secret la trajectoire de sa [Dynamique] (force) et de sa direction.
  • En danse, la position concrète du danseur sur la scène correspond au [位] dans son aspect statique. Par la précision de ses pas et le contrôle de son corps, le danseur occupe des points clés au sol, formant une posture immobile mais éloquente – elle-même un [位] clairement défini. Ces positions sont à la danse ce que la structure d’un caractère est à la calligraphie : elles ont un centre de gravité, des ouvertures et des fermetures, du dense et de l’aéré.
  • Le danseur utilise des mouvements préparatoires pour générer du [势] : une légère action en direction opposée, afin de renforcer la force dynamique du mouvement principal. C’est comme le [début caché de la pointe] (藏锋) en calligraphie, qui adopte nécessairement une impulsion inverse – [si l’on veut aller à droite, on commence à gauche] (欲右先左); [si l’on veut descendre, on commence par monter] (欲下先上).La construction des caractères en calligraphie et l’enchaînement des pas de tango évoluent avec subtilité à la limite du déséquilibre, pour retrouver rapidement la stabilité – un processus chargé d’une tension palpitante, le [势]. Le déploiement du pinceau comme l’élan de la danse s’accordent avec la respiration : à l’inspiration, l’énergie s’accumule ; à l’expiration, la force se libère. La respiration elle-même devient le rythme du [势].

7. [Pointe de pinceau revenue à l’origine ~ Pieds joints] (锋还原 ~ 足归位)

  • Dans le tango argentin, la fin de chaque pas est marquée par le retour des deux pieds à leur position initiale (足归位) – qu’ils soient complètement joints ou rapprochés au maximum. Ce repositionnement des pieds n’est pas seulement un ajustement postural; il est essentiel pour assurer l’équilibre du corps, éviter toute instabilité du centre de gravité, et ainsi accumuler l’énergie nécessaire à l’action suivante.
  • Dans l’art du pinceau en calligraphie, on retrouve cette même résonance spirituelle. À la fin de chaque trait, un relèvement subtil et maîtrisé permet à [Pointe de pinceau revenue à l’origine] (锋还原), à l’image du repositionnement des pieds du danseur. Pendant l’exécution du trait, les poils du pinceau, par frottement avec la surface du papier, s’écartent et s’étalent; mais au moment de la fin du geste, il faut que ces poils épanouis se rassemblent à nouveau pour reformer leur cône initial. Ainsi, la pointe évite toute dispersion et conserve en permanence sa fermeté et son élasticité, se préparant à La [pointe capable de jaillir vers les huit directions] (八面出锋) – prête à tracer des lignes où la force est concentrée et la forme unie à l’esprit.
  • En somme, la danse s’achève par le retour du pied à sa place (足归位), la calligraphie par le retour de la pointe de pinceau à son origine (锋还原). Cet instant n’est pas seulement l’accomplissement du geste précédent ; il est déjà le commencement, plein de vie, du geste à venir. C’est en revenant à l’essentiel au cœur même du changement que l’on trouve l’équilibre dans le mouvement – et que la création renaît, inépuisable.

8. [Composition d'une œuvre calligraphique ~ Chorégraphie] (章法 ~ 编舞)

  • Une œuvre calligraphique accomplie est une danse figée; une séquence dansée magistrale est un flux d’encre en mouvement.
  • Le calligraphe conçoit l’agencement général (章法) de son œuvre sur le papier avec le pinceau: il organise l’espace entre les caractères, contrôle l’épaisseur et la finesse des traits, et harmonise la rapidité ou la lenteur du geste. Au sein de cette composition globale, si un caractère ou un groupe de caractères prend une inclinaison marquée, il peut rétablir l’équilibre de l’ensemble grâce à la continuité des liaisons entre les traits, ou par un redressement subtil de la structure. Le danseur de tango, lui, conçoit sa chorégraphie avec ses pieds sur le sol : il module la densité et l’ouverture de l’espace, orchestre la concentration ou l’expansion des postures, et maîtrise l’amplitude et la retenue des mouvements. Dans l’interprétation d’un morceau musical, il peut aussi présenter des poses qui semblent momentanément déséquilibrées, pour ensuite les stabiliser par des actions inattendues, créant ainsi des points d’accroche visuels et une tension dynamique captivante.
  • Tous deux sculptent la forme dans le temps, composent le rythme dans l’espace, et parviennent, par la maîtrise du mouvement et du repos, du plein et du vide, à forger une vie artistique animée d’un souffle vivant et unifiée par la grâce du naturel.

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Œuvre de calligraphie de Jean-Yves Pelletier

Œuvre de calligraphie de Jean-Yves Pelletier 过香积寺, Apaiser l'esprit et dompter le dragon poison
Jean-Yves Pelletier (柏钟义)
Écriture sigillaire
Apaiser l'esprit et dompter le dragon poison
35x137 cm
2010
Œuvre de calligraphie de Jean-Yves Pelletier, L'apprentissage est comme une course sans fin 学如不及
Jean-Yves Pelletier (柏钟义)
Écriture courante
L'apprentissage est comme une course sans fin
35x137 cm
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Jean-Yves Pelletier, disciple d'origine française
la démonstration de calligraphie 2007
Noté par Ngan Siu Mui 2025
Œuvre de calligraphie de Jean-Yves Pelletier, La vie est comme un rêve, 人生如梦
Jean-Yves Pelletier (柏钟义)
Écriture courante-cursive
La vie est comme un rêve
35x111 cm, 2018
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Disciple d'origine française, Jean-Yves Pelletier (柏钟义)
a calligraphié la phrase [La vie est comme un rêve]
Son œuvre ne sombre pas dans la mélancolie,
mais révèle au contraire un esprit héroïque et passionné.
Cela témoigne de son audace à poursuivre ses rêves,
et incarne la véritable essence de son amour fervent
pour la vie et de son dévouement absolu à sa vocation.
Noté par Ngan Siu Mui 2025
Œuvre de calligraphie de Jean-Yves Pelletier, Même mille coupes de vin ne suffiraient pas, 千杯少
Jean-Yves Pelletier (柏钟义)
Écriture cursive
Même mille coupes de vin ne suffiraient pas
35x46 cm
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Résidant au Canada depuis près de quarante ans,
mes disciples proviennent de toutes les cultures,
d'Orient et d'Occident.
Le disciple d'origine française, Jean-Yves Pelletier (柏钟义)
m'a suivi pendant vingt-cinq années.
Il m'a accompagné à travers les régions du nord et du sud de la Chine,
actif dans des conférences, des expositions de calligraphie
et des démonstrations de création sur place,
recevant les éloges du monde artistique et culturel.
Cette œuvre-ci est une de ses réalisations récentes les plus abouties,
et elle est particulièrement chère à mon cœur.
Noté en 2025 par Ngan Siu Mui
Œuvre de calligraphie de Jean-Yves Pelletier,  [Quelque chose de beau procure une joie pour toujours] John Keats, 美丽事物是永恒的欢愉,
Jean-Yves Pelletier (柏钟义)
Écriture courante
Quelque chose de beau procure une joie pour toujours
46x70cm
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Jean-Yves Pelletier est mon disciple québécois d’origine française.
Il a commencé à apprendre la calligraphie auprès de moi à l’âge de soixante ans.
Lorsqu’il a tenu le pinceau pour la première fois,
il ne connaissait même pas les caractères chinois.
Pourtant, en trois ans seulement,
il a remporté le premier prix de calligraphie dans le milieu artistique.
Par la suite, il s’est consacré avec passion à la maîtrise du geste et du pinceau,
dépassant les barrières de l’âge et de la langue.
Cette œuvre, réalisée ces dernières années,
est d’une grande aisance et d’une liberté naturelle.
Elle transcrit un vers célèbre d’un poète anglais [John Keats],
qui reflète précisément l’idéal qu’il a poursuivi toute sa vie.
Noté en 2025 par Ngan Siu Mui
Œuvre de calligraphie de Jean-Yves Pelletier, 致虚極守静篤
Jean-Yves Pelletier (柏钟义)
Écriture courante
Atteindre le vide suprême, garder le calme absolu
13.5x14 cm, 2017
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Jean-Yves Pelletier, mon disciple,
est professeur de mathématiques au Québec, Canada.
Il maîtrise avec rigueur les sciences exacte,
tout en excellant dans les arts du calligraphie,
de la danse, de la musique et de la navigation.
Bien qu'issu d'une culture occidentale,
il a transcendé la barrière linguistique.
Sa calligraphie fusionne la rigueur mathématique,
la fluidité de la danse, la vastitude des cieux et des mers,
et la persévérance de l'artisan, le tout au bout de son pinceau
n'est-ce pas merveilleux!
Noté en 2025 par Ngan Siu Mui

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Démonstrations de calligraphie de Jean-Yves Pelletier

La démonstration de calligraphie de Jean-Yves Pelletier, 加Palais culturel du quartier chinois de Montréal, Canada, 蒙特利尔市华埠文化宫 2007
Jean-Yves Pelletier (柏钟义)
La démonstration de calligraphie
Palais culturel du quartier chinois de Montréal, Canada 2007
La démonstration de calligraphie de Jean-Yves Pelletier, Séoul, Corée du Sud [Exposition d'art sur invitation d'Asie], 南韩首尔[亚细亚美术招待展] 2008
Jean-Yves Pelletier (柏钟义)
La démonstration de calligraphie
Séoul, Corée du Sud [Exposition d'art sur invitation d'Asie] 2008
La démonstration de calligraphie de Jean-Yves Pelletier, Exposition [Les caractères des Mille Mots calligraphiés par les Chinois du monde entier], 河南郑州 [全球华人同书千字文] 展覧 2012
Jean-Yves Pelletier (柏钟义)
La démonstration de calligraphie
Exposition [Les caractères des Mille Mots calligraphiés par les Chinois du monde entier]
Zhengzhou, Henan, Chine 2012

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顏 小 梅 (Ngan Siu-Mui) — 2004